Sindbad PUZZLE

Retrouvez des chefs-d'oeuvre de la miniature persane et indienne en PUZZLES sur le site : http://www.sindbad-puzzle.com/

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dimanche 24 mars 2013

Enfants, l'amour va vous blesser...


Deux amoureux, Hérat, XVe siècle, Met Museum

"Enfants, l'amour va vous blesser... Songez pourtant que ceux qui n'ont pas connu votre souffrance sont encore plus à plaindre que vous..." 

Source : Les jardins du Désir, Sicre et Kevorkian, Phébus

dimanche 17 mars 2013

Saadi : Dialogue du papillon et de la bougie

Deux amoureux dans un jardin


Une nuit que le sommeil me fuyait, j'entendis le papillon dire à la bougie: "J'aime, il est donc naturel que je me consume, mais toi, pourquoi répands-tu ces larmes brûlantes ? - Amant infortuné, répondit la bougie, on m'a séparée du miel, mon compagnon chéri et depuis que ce doux ami est loin de moi, je brûle comme Ferhâd dans le feu de mes regrets." Ainsi parlait la bougie et, laissant couler des larmes ardentes sur son pâle visage, elle ajouta : "Imposteur, l'amour n'est pas fait pour toi qui n'as ni la résignation ni la persévérance. Au premier contact de ma flamme tu t'envoles, mais moi je reste et me consume entièrement. Le feu de l'amour effleure à peine ton aile ; vois comme il me dévore et m'anéantit. Fais attention, non pas à la clarté que je répands autour de moi, mais à mon ardeur, à mes larmes brûlantes : tel est aussi Saadi, les sourire est sur ses lèvres, mais un feu intérieur le consume. " - La première veillée de la nuit ne s'était pas écoulée qu'une belle jeune fille au visage de péri vint éteindre la bougie. Celle-ci répandant autour d'elle une noire fumée, ajouta : "Ami, c'est ainsi que finit l'amour. Si tu es au nombre de ses disciples, apprends que la mort seule en éteint la flamme, mais ne pleure pas sur la tombe des victimes qu'il fait et dis : Gloire à Dieu, ceux-là étaient des élus !" "- Si tu aimes avec sincérité, ne redoute pas les souffrances de l'amour et romps, comme Saadi, avec toutes les inclinations mondaines ; le fida'ï dévoué accomplit sa mission malgré la grêle des traits qui pleuvent autour de lui. - Je te le dis, ami, ne t'aventure pas sur cette mer sans rivages, mais si tu y vas, plonge résolument au fond de ses abîmes."

Source : Saadi, Boustan (ou Le Verger), Seghers

jeudi 28 février 2013

Paul Valéry : un mot excellent du Sultan


Le Sultan Abdul Hamid

"Combien mûrs et beaux les vers de nos grands poètes !"

Sultan Abdul Hamid.

Ce mûrs est d'un connaisseur, mot excellent.

Paul Valery, Tel Quel II, Gallimard

mercredi 27 février 2013

Washington Irving : L'Alhambra au clair de lune



J'ai donné une image de mon appartement tel qu'il était lorsque j'en pris d'abord possession ; il a suffi de quelques soirs pour modifier complètement le tableau de mes impressions. La lune, qui était alors invisible, a gagné peu à peu sur la nuit. La voici qui roule de toute sa splendeur au-dessus des tours, inondant de sa tendre clarté les salles et les cours. Sous ma fenêtre, le jardin est doucement illuminé ; les orangers et les citronniers sont pailletés d'argent ; et la fontaine étincelle dans le clair de lune où l'on perçoit même la rougeur de la rose.
J'ai passé des heures à ma fenêtre à respirer l'air embaumé du jardin et à rêver aux fortunes diverses de ceux dont ces élégants vestiges rappellent l'histoire. Parfois à minuit, lorsque tout repose, je descends errer à travers le palais. Qui pourrait dire la beauté d'un clair de lune sous ce climat et dans un tel lieu ? La température d'un minuit d'été andalou est purement céleste. On se sent comme transporté dans une atmosphère supérieure ; on éprouve une sérénité d'âme, une légèreté d'esprit, un bien-être physique qui font du seul fait de vivre un délice. L'effet du clair de lune sur l'Alhambra a également quelque chose de magique : les fentes et les crevasses, les moindres taches de rouille disparaissent alors ; le marbre reprend sa blancheur primitive ; les longues colonnades paraissent s'éclaircir ; les salles s'illuminent d'un rayonnement diaphane... On se croirait dans un palais enchanté des Mille et une Nuits.
J'aimais alors monter au petit pavillon qu'on appelle le Boudoir de la Reine pour jouir de la vue étendue et diverse qu'on y a. A droite, les cimes neigeuse de la Sierra Nevada brillaient comme des nuages d'argent dans le firmament foncé ; les contours de la montagne se dessinaient en lignes pures, bien qu'adoucies. Mais mon plus grand plaisir était de m'accouder au parapet du tocador et de contempler Grenade étendue à mes pieds comme un plan, ensevelie dans un profond repos avec ses palais et ses couvents endormis, pour ainsi dire, au clair de lune.
Parfois j'entendais les faibles roulades d'une castagnette : c'était un groupe de danseurs qui s'attardait dans l'Alameda ; parfois encore c'étaient les notes hésitantes d'une guitare ; puis, une voix nue s'élevait d'une rue solitaire: je me représentais quelque jeune cavalier faisant une sérénade à la fenêtre d'une belle, coutume charmante d'autrefois, qui est en train de se perdre malheureusement, sauf dans les petites villes et les villages écartés d'Espagne. Telles étaient les scènes qui me retenaient des heures durant, au cours de mes promenades parmi les patios et les balcons du château, où j'éprouvais un mélange délicieux de rêverie et d'impressions qui, dans le sud, supprime la sensation du temps. Il faisait presque jour lorsque je regagnais mon lit où je m'endormais au son berceur du jet d'eau de Lindaraja.

Source : Washington Irving, Contes de l'Alhambra, Editions Miguel Sanchez

Alhambra, vers 1890

lundi 28 janvier 2013

Mother India

Mother India, MF Husain



"[...] car c'était l'Inde Mère elle-même, l'Inde Mère avec son faste criard et son mouvement inépuisable, l'Inde Mère qui aimait, trahissait, mangeait et dévorait ses enfants puis qui les aimait de nouveau, ses enfants dont les relations passionnées et les querelles sans fin allaient bien au-delà de la mort; elles s'étendaient dans les immenses montagnes comme des exclamations de l'âme, et le long des larges fleuves charriant miséricorde et maladie, et sur les plateaux arides ravagés par la sécheresse sur lesquels des hommes entamaient la terre stérile à la pioche; l'Inde Mère avec ses océans, ses palmiers, ses rizières, ses buffles aux trous d'eau, ses grues aux cous comme des portemanteaux perchées sur la cime des arbres, et des cerfs-volants tournant hauts dans le ciel, et les mainates imitateurs, la brutalité des corbeaux au bec jaune, une Inde Mère protéenne qui pouvait devenir monstrueuse, qui pouvait n'être qu'un ver sortant de la mer avec le visage d'Epiphania emmanché d'un long cou squameux; qui pouvait devenir meurtrière, qui dansait avec la langue de Kali et le regard qui louche pendant que mourraient les multitudes; mais au-dessus de tout, au centre exact du plafond, au point où convergeaient les lignes de toutes les cornes d'abondance, l'Inde Mère avec le visage de Belle." (Folio poche - p. 105)

Source : Salman Rushdie, Le dernier soupir du Maure, Folio

lundi 21 mars 2011

Barjavel : "Jamais je ne m'habituerai au printemps"

Branche de marronnier en fleurs, Vincent Van Gogh

"Jamais je ne m'habituerai au printemps. Année après année, il me surprend et m'éverveille. L'âge n'y peut rien, ni l'accumulation des doutes et des amertumes. Dès que le marronnier allume ses cierges et met ses oiseaux à chanter, mon coeur gonfle à l'image des bourgeons. Et me voilà de nouveau sûr que tout est juste et bien, que seule notre maladresse a provoqué l'hiver et que cette fois-ci nous ne laisserons pas fuir l'avril et le mai.
Le ciel est lavé, les nuages sont neufs, l'air ne contient plus de gaz de voitures, on ne tue plus nulle part l'agneau ni l'hirondelle, tout à l'heure le tilleul va fleurir et recevoir les abeilles, les roses vont éclater et cette nuit le rossignol chantera que le monde est une seule joie. Tout recommence avec des chances neuves et, cette fois, tout va réussir."

René Barjavel, La Faim du tigre, Folio.

mercredi 16 mars 2011

Barjavel : "Le naturel est miraculeux"

Paysage aux prodiges, André Masson

"Pour se rendre compte objectivement de l’effarante multitude de prodiges que constitue le vivant, il convient de l’examiner avec une attention et une réflexion débarrassées de l’accoutumance.
Que Lazare sorte de son tombeau, c’est un miracle. Mais si tous les morts se mettent à en faire autant, notre étonnement va disparaître très vite et l’habitude nous fera considérer la résurrection comme un phénomène naturel dont nous allons nous attacher à connaître les particularités constantes, pour les nommer lois…
Nous sommes entourés de miracles auxquels nous sommes habitués. Nous vivons par miracles, tout le vivant est miraculeux dans ses moindres détails, mais nous sommes si accoutumés au merveilleux quotidien qu’il a perdu tout pouvoir de nous émerveiller.
Qu’y a-t-il, par exemple, qui nous paraisse plus ordinaire que les oreilles ? Deux pavillons biscornus un peu ridicules prolongés par deux trous dans la tête. Emergées de l’utérus maternel en parfait état de fonctionnement, elles se sont mises aussitôt à nous servir sans le moindre apprentissage de notre part. Elles captent les vibrations du monde extérieur et les transforment pour nous en un monde sonore, sans que nous ayons à y faire le moindre effort. Nous n’avons pas besoin d’écouter pour entendre. Qu’un rossignol trémolise pour sa belle et que les vibrations de l’air modulé par sa gorge résonnent dans notre cerveau, nous n’irons tout de même pas nous en étonner ? C’est tout naturel.
Naturel. Oui. Naturel.
Le naturel est miraculeux."

René Barjavel, La Faim du tigre, Folio

samedi 5 mars 2011

Barjavel et les ayât du Coran

Les Muqarnas, éléments caractéristiques de l'architecture islamique, évoquant par leur profusion et leur forme géométrique en alvéole, la création perpétuelle de Dieu et l'harmonie dans l'Univers

L’Islam est considéré comme une religion naturelle. Le Coran se réfère énormément aux éléments et aux phénomènes naturels : vent, pluie, éclair... Il invite inlassablement l’homme à utiliser sa raison (‘aql) pour méditer sur la création et à voir en elle et dans sa merveilleuse harmonie, des signes (ayât) et des preuves de l’existence de Dieu. Le terme ayat (pl. ayât) dans le Coran est employé pour désigner tout à la fois les phénomènes naturels, les versets du Coran et les miracles accomplis par les prophètes. Ainsi, chaque phénomène naturel est un miracle et un verset (ayat) de Dieu et chaque verset du Coran est un miracle et un signe (ayat). L’univers est un livre et le Coran, un microcosme. Aux incrédules et aux incroyants qui demandaient à Muhammad d'apporter des preuves de l’existence de Dieu en accomplissant un miracle, le Coran les invitait simplement à tourner leur regard sur le monde. Tous les éléments de la création et leurs bienfaits, l’harmonie qui existe dans le monde sont autant de miracles et proclament l’existence d’un Créateur Puissant, Miséricordieux et Sage (lire ci-desous, Coran XVI, 3-18). Face à l’accumulation de tant de preuves dans la création, le Coran pose même la question de savoir s’il est possible de douter de l’existence Dieu. La création n’est que signes et témoignages, preuves et miracles.
En lisant « La faim du tigre » et « Demain le Paradis » de René Barjavel, que de passages de ces deux livres ne m’ont pas fait penser à des versets du Coran, à cette notion d’ayat et à tout cet argumentaire coranique reposant sur les miracles naturels pour affirmer l’existence de Dieu. Voici un extrait tiré de "Demain le Paradis".

"C’est un miracle comme il s’en produit des milliards de milliards, sans arrêt autour de nous et en nous. Nous n’y prêtons pas la moindre attention, parce que ces miracles sont habituels, banals, ordinaires.
Sauf accident ou incident, nous ne prêtons aucune attention au travail que fait en nous l’air qui nous traverse. Nous l’appelons sans y penser, par un mouvement automatique, dans notre corps qui ne saurait se passer de lui plus de trois minutes sans périr. Nous ne nous mêlons pas de surveiller l’aller et le retour en nous de ce fluide qui est en même temps notre principale nourriture et le grand éboueur de notre organisme.[…] Mais nous devrions savoir que l’air est en nous, toujours, qu’il entre et qu’il sort après avoir travaillé pour nous, sans cesse. Et parfois, avoir pour lui une pensée de profonde gratitude et d’amitié. Même s’il pue. Ce n’est pas sa faute mais la nôtre. […]
Si on regarde autour de soi avec amitié, alors on rencontre une feuille transpercée par la lumière, l’œil d’un enfant qui verra un soir les étoiles, le vol parfait d’un oiseau, la mystérieuse moustache du chat, l’arabesque d’un geste, l’éclatement et la fraîcheur d’une goutte de pluie sur le dos de la main… Et la connaissance et l’émerveillement s’approchent…
Je voudrais écrire des milliers de pages émerveillées pour apprendre à mes lecteurs la joie d’être un vivant dans le monde miraculeux de la vie. Mais il faudrait plus de temps qu’il ne m’en reste.
Des phrases imprimées ne sont d’ailleurs pas nécessaires. Le monde est un livre ouvert. Autour de nous, il nous présente ses messages, les infinies variations de sa beauté, et ses certitudes. Chacun peut y lire directement ce qui lui est offert, et offert à tous. Il lui suffit d’ouvrir sa curiosité, son intelligence et son cœur." René Barjavel, Demain le paradis, Denoël, pp. 77-79

Les versets ci-dessous (Coran XVI, 3-18) illustrent particulièrement bien la notion d'ayat pour se référer aux phénomènes naturels. On remarquera l'insistance coranique à attirer l'attention de l'homme sur la création en énumérant longuement les différents éléments de la nature et en rappelant continuellement les bienfaits qu'ils apportent à l'homme. On relèvera aussi les encouragements répétés du Coran à utiliser la raison ('aql) pour réfléchir sur cette création. On ne peut manquer de songer ici à cet admirable travail de réflexion auquel Barjavel s'est livré en observant le fonctionnement de l'oreille humaine dans La Faim du tigre et celui de l'oeil dans Demain le Paradis pour nous démontrer que l'extrême ingéniosité de leur constitution ne peut être le fruit du hasard.  Barjavel musulman ? Je ne sais pas. Peu importe d'ailleurs. En tout cas, son admirable travail d'observation de la création devrait constituer un modèle de la démarche intellectuelle que tous les musulmans se doivent de pratiquer sur les Signes (ayât) de Dieu.
En lisant les versets suivants, on gardera à l'esprit les trois acceptions du mot ayat : verset, signe, miracle.

"Il [Dieu] a créé les cieux et la terre en toute vérité.
Il est très élevé au-dessus de ce qu'on lui associe !
Il a créé l'homme d'une goutte de sperme,
et voilà que celui-ci se montre querelleur.
Il a créé pour vous les bestiaux.
Vous en retirez des vêtements chauds,
d'autres avantages encore
et vous vous en nourrissez.
Ils vous semblent beaux
quand vous les ramenez le soir
et quand vous partez au matin.
Ils portent vos fardeaux vers une contrée
que vous n'atteindriez qu'avez peine.
- Votre Seigneur est bon et miséricordieux -
Il a créé pour vous
les chevaux, les mulets et les ânes,
pour que vous les montiez et pour l'apparat.
Il crée pour vous ce que vous ne savez pas !
La voie droite appartient à Dieu ;
certains s'en détachent,
mais Dieu vous dirigerait tous,
s'il le voulait.
C'est lui qui fait descendre du ciel
l'eau qui vous sert de boisson
et qui fait croître les plantes
dont vous nourrissez vos troupeaux.
Grâce à elle, il fait encore pousser pour vous
les céréales, les oliviers, les palmiers, les vignes
et toutes sortes de fruits.
Il y a vraiment là un Signe (ayat)
pour un peuple qui réfléchit !
Il a mis à votre service
la nuit, le jour, le soleil et la lune.
Les étoiles sont soumises à son ordre.
Il y a vraiment là des Signes (ayât)
pour un peuple qui comprend !
Ce qu'il a créé pour vous sur la terre
est de couleurs variées.
Il y a vraiment là un Signe (ayat)
pour un peuple qui réfléchit !
C'est lui qui a mis la mer à votre service
pour que vous en retiriez une chair fraîche
et les joyaux dont vous vous parez,
- Tu vois le vaisseau fendre les vagues avec bruit -
pour que vous partiez à la recherche de ses bienfaits.
Peut-être serez-vous reconnaissants !
Il a jeté sur la terre des montagnes comme des piliers
- afin qu'elle ne branle pas et vous non plus -
des rivières,
des chemins qui serviront peut-être à vous guider
et des points de repères.
- Les hommes se dirigent d'après les étoiles -
Celui qui crée
est-il semblable à celui qui ne crée pas ?
Ne réfléchissez-vous pas ?
Si vous comptiez les bienfaits de Dieu,
vous ne saurez les dénombrer.
Dieu est celui qui pardonne, il est miséricordieux."

Traduction du Coran par Denise Masson, Folio

samedi 19 février 2011

Styron : Darkness Visible (Extrait)

Orion in December, Charles Burchfield

"The vast metaphor which most faithfully respresents the fathomless ordeal [of depression], however, is that of Dante, and his all-too-familiar lines still arrest the imagination with their augury of the unknowable, the black struggle to come :

In the middle of the journey of our life
I found myself in a dark wood,
For I had lost the right path.

One can be sure that these words have been more than once employed to conjure the ravages of melancholia, but their somber foreboding has often overshadowed the last lines of the best-known part of that poem, with their evocation of hope. To most of those who have experienced it, the horror of depression is so overwhelming as to be quite beyond expression, hence the frustrated sense of inadequacy found in the work of even the greatest artists. But in science and art the search will doubtless go on for a clear representation of its meaning, which sometimes, for those who have known it, is a simulacrum of all the evil of our world: of our everyday discord and chaos, our irrationality, warfare and crime, torture and violence, our impulse toward death and our flight from its held in the intolerable equipoise of history. If our lives had no other configuration but this, we should want, and perhaps deserve, to perish; if depression had no termination, then suicide would, indeed, be the only remedy. But one need not sound the false or inspirational note to stress the truth that depression is not the soul's annihilation; men and women who have recovered from the disease - and they are countless - bear witness to what is probably its only saving grace: it is conquerable.
For those who have dwelt in depression's dark wood, and known its inexplicable agony, their return from the abyss is not unlike the ascent of the poet, trudging upward and upward out of hell's black depths and at last emerging into what he saw as "the shining world." There, whoever has been restored to health has almost always been restored to the capacity for serenity and joy, and this may be indemnity enough for having endured the despair beyond despair.

And so we came forth, and once again beheld the stars."

William Styron, Darkness Visible, Jonathan Cape, London

mardi 15 février 2011

William Styron : Darkness Visible


4e de couverture :

In the summer of 1985, William Styron was overtaken by persistent insomnia and a troubling sense of malaise - the first signs of a deep depression that would engulf his life and leave him on the brink of suicide.
Darkness Visible describes his devastating descent into depression, taking us on an unprecedented journey into the realm of madness. It is an intimate portrait of the agony of Styron's ordeal, as well as a probing look at an illness that affects millions but is still widely misunderstood.
"To most of those who have experienced it", Styron writes, "the horror of depression is so overwhelming as to be quite beyond expression." Through his remarkable candour and powers of description comes a true understanding of the anguish of a mind desperate unto death. Written in Styron's clear and marvellously compelling prose, Darkness Visible is a bold and ultimately uplifting exploration of depression's dark reality.

Avis personnel :

Darkness Visible est le récit par William Styron de la dépression nerveuse dont il fut victime durant 6 mois à l’âge de 60 ans et qui le mena au bord du suicide.
L'auteur commence par nous montrer que la dépression est une maladie dont on sait encore bien peu de choses. Elle se manifeste sous des formes très différentes et variées selon les personnes et avec une intensité allant du simple « blues » à la folie mentale (madness). Cette maladie, échappant à toute description précise, ne peut par conséquent être comprise par ceux qui n’en sont pas atteints. L’impossibilité du malade de faire comprendre sa douleur, renforce son sentiment d'isolement dans la souffrance. Il se trouve confronté à chaque fois qu’il évoque son mal-être aux sempiternelles banalités assénées par son entourage pour le réconforter : « C’est un mauvais moment à passer », « Ce sont des choses qui arrivent », « On a tous des hauts et des bas »…
William Styron nous montre que la dépression peut atteindre un tel niveau de souffrance qu'elle peut conduire sa victime au suicide. Chaque objet anodin de la vie quotidienne dans une maison pouvant alors devenir une arme potentielle. Le dépressif a l’impression que son crâne est balayé par une tempête dévastatrice qui provoque en lui confusion, angoisse, insomnie, pensées morbides… Pour l'auteur, le terme même de « dépression » pour évoquer cette maladie est totalement inapproprié car il ne rend aucune compte du degré de souffrance qu'elle peut atteindre. Le terme qui serait le plus adapté pour décrire cette sensation de "tempête noire" (black storm) qui balaye le crâne serait celui de « Brainstorm » (« Tempête cérébrale »). Mais il est déjà accaparé par le monde de l’entreprise pour désigner un exercice de réflexion collectif visant à dégager des solutions innovatrices.
Afin de sortir de sa maladie, William Styron, écoutant les conseils de ses proches, décide de consulter un médecin et de se faire suivre par un psychiatre. La démarche s’avère non seulement inutile mais même dangereuse. Styron qualifie les consultations avec son psychiâtre "d'échanges de platitudes". Son médecin lui prescrit même un médicament à des doses bien plus fortes que celles recommandées pour une personne de son âge. Ce surdosage ne fait que renforcer ses troubles psychiques jusqu'au point d'alimenter des obsessions suicidaires en lui.
Suite à un malaise provoqué par une sensation d’étouffement et de noyade, Styron est conduit à l’hôpital. Cette hospitalisation se révèle salutaire pour lui car à partir de ce moment le processus de rétablissement de sa santé s’amorce. Le fait d’être coupé de sa maison et de son environnement quotidien lui apportent un réconfort inespéré. L’arrêt de la prise des médicaments entraînent également une disparition rapide de ses envies suicidaires. Sa santé se rétablit. Il reprend goût à la vie et retrouve son sens de l’humour. Afin d’occuper son temps, Styron participe aux séances de thérapies de groupe et d’art thérapie organisées au sein de l’établissement. Bien que reconnaissant qu'elles puissent avoir leur utilité pour certaines personnes, elles s'avérèrent totalement stériles pour lui, notamment les séances d’art thérapie qu’il qualifie d’infantilisation organisée, ce qui nous vaut au détour quelques passages véritablement comiques.
L’ouvrage se termine par quelques considérations philosophiques sur la dépression. Styron l'apparente à une véritable traversée de l’enfer. L'écrivain recommande simplement aux malades de tenir bon, de patienter et de s'entourer de gens qui les aiment. Tôt ou tard, la lumière finira par poindre au bout du sentier escarpé. Styron nous confie que ce sont essentiellement la réclusion et le temps qui ont été les principaux remèdes à guérison (For me the real healers were seclusion and time).
Pour finir, Styron s’interroge également sur les causes qui ont entraîné la dépression nerveuse chez lui. Il émet plusieurs hypothèses : sevrage alcoolique, stress accumulé au cours des années, peur de la page blanche, perte de sa mère... Mais les hypothèses n’étant que ce qu’elles sont, Styron choisit de reconnaître humblement le caractère profondément mystérieux de cette maladie et conclut : "Mystérieuse dans sa survenue, mystérieuse dans son départ, la maladie poursuit son chemin, et le malade finit par trouver la paix" (Mysterious in its coming, mysterious in its going, the affliction runs its course, and one finds peace.)
Darkness Visible est paru en français sous le titre "Face aux ténèbres":

mardi 25 janvier 2011

Tobias Wolff : "Old School" ("Portrait de classe")



4e de couverture :

"At one prestigious American public school, the boys like to emphasise their democratic ideals - the only acknowledge snobbery is literary snobbery. Once a term, a famous writer visits and a contest takes place. The boys have to submit a piece of writing and the winner receives a private audience with the visitor. But then it is announced that Hemingway, the boys' hero, is coming to the school. The competition intensifies on - honour, loyalty and friendship - are crumbling under the strain. Only time will tell who will win and what it will cost them."

Avis personnel :


Old School se déroule dans un établissement privé d’enseignement secondaire. La particularité de cet établissement est qu'enseignants et élèves sont férus de littérature. Toute la vie de l'école gravite autour des lettres : on dévore les livres, on écrit furieusement et on débat avec passion. La ferveur littéraire atteint son paroxysme lors de la visite dans l'école, chaque trimestre, d'un écrivain célèbre. A cette occasion, un concours littéraire est organisé parmi les élèves de dernière année. Le lauréat est récompensé par la publication de son écrit en première page dans le journal de l’école et reçoit l’honneur exceptionnel de se voir accorder un entretien privé avec l’écrivain.
Old School est écrit dans un style simple et clair. Tobias Wolff excelle à décrire avec beaucoup de subtilité et de pénétration psychologique les tiraillements intérieurs, les sentiments et les émois provoqués dans une âme juvénile par la rencontre et la confrontation avec le monde des adultes. Tobias Wolff nous montre comment la lecture et l’écriture peuvent jouer, chez l'adolescent, un rôle déterminant dans le développement d'un raisonnement lucide et pertinent sur les problématiques du monde, dans l'approfondissement de la connaissance de soi et dans la faculté d'interagir avec ses semblables dans la société. Mais Old School est bien plus que cela. C'est avant tout une histoire profondément émouvante sur le parcours de vie et le destin des principaux protagonistes du livre : le narrateur, le doyen de l'école, le professeur de lettres. Le ton du récit tout au long du livre est tout à la fois tendre, drôle, ironique et doux-amer.
Il est curieux que ce livre, un best-seller aux Etats-Unis, n’ait pas eu plus de succès en France, pourtant pays de la culture et des belles lettres, où il passe quasiment inaperçu. C’est un livre à mettre entre les mains de tous les amoureux des livres et des écrivains en herbe. Old School montre de façon remarquable le rôle salutaire que peut jouer la littérature dans la construction de la personnalité, dans la formation d'un esprit critique, et dans l'épanouissement d'une conscience citoyenne chez les sujets jeunes.
Une traduction de ce livre est disponible en français sous le titre "Portrait de classe", chez Plon.

lundi 24 janvier 2011

Robert Frost : Aspiration to the light and Form in poetry

"Grieving Patroklos", by Troy Caperton

"- Stopping by Woods on a Snowy Evening", Frost said. He put both hands on the pulpit and peered at Mr. Ramsey.
- [Mr Ramsey :] Yes, sir. Now that particular poem is not unusual in your work for being written in stanza form, with iambic lines connected by rhyme.
- Good for you, Frost said. They must be teaching you boys something here. [...] You had a question ?
- Yes, sir. The question is whether such a rigidly formal arrangement of language is adequate to express the modern consciousness. That is, should form give way to more spontaneous modes of expression, even at the cost of a certain disorder ?
- Modern consciousness, Frost said. What's that ?
- Ah! Good question, sir. Well - very roughly speaking, I would describe it as the mind's response to industrialization, the saturation propaganda of governments and advertisers, two world wars, the concentration camps, the dimming of faith by science, and of course the constant threat of nuclear annihilation. Surely these things have had an effect on us. Surely they have changed our thinking.
- Surely nothing. Frost stared down at Mr Ramsey.
If this had been the Las Judgement, Mr. Ramsey and his modern consciousness would've been in for a hot time of it. He couldn't have looked more alone, standing there.
- Don't tell me about science, Frost said. I'm something of a scientist myself. Bet you didn't know that. Botany. You boys know what tropism is, it's what makes a plant grow toward the light. Everything aspires to the light. You don't have to chase down a fly to get rid of it - you just darken the room, leave a crack of light in a window, and out he goes. Works every time. We all have that instinct, that aspiration. Science can't - what was your word? dim? - science can't dim that. All science can do is turn out the false lights so the true light can get us home.
Mr. Ramsey began to say something, but Frost kept going.
- So you don't tell me about science, and don't tell me about war. I lost my nearest friend in the one they call the Great War. So did Achilles lose his friend in war, and Homer did no injustice to his grief by writing about it in dactylic hexameters. There've always been wars, and they've always been as foul as we could make them. It is very fine and pleasant to think ourselves the most put-upon folk in history - but then everyone has thought that from the beginning. It makes a grand excuse for all manner of laziness. But about my friend. I wrote a poem for him. I still write poems for him. Would you honor your own friend by putting words down anyhow, just as they come to you - with no thought for the sound they make, the meaning of their sound, the sound of their meaning? Would that give a true account of the loss?
Frost had been looking right at Mr. Ramsey as he spoke. Now he broke off and let his eyes roam over the room.
- I am thinking of Achilles' grief, he said. That famous, terrible, grief. Let me tell you boys something. Such grief can only be told in form. Form is everything. Without it you've got nothing but a stubbed-toe cry - sincere, maybe, for what that's worth, but with no depth or carry. No echo. You may have a grievance but you do not have grief, and grievances are for petitions, not poetry."

Tobias Wolff, Old School, Bloomsbury

mercredi 29 décembre 2010

Barjavel : Hommage au Dr Paul Carton (2)

Dr Paul Carton, La cuisine simple, Librairie Le François

"J'ai raconté dans le Journal d'un homme simple, comment, en suivant les prescriptions de bon sens de la médecine cartonienne, je m'étais guéri tout seul, sans un milligramme de médicaments, en quelques mois, d'une grave attaque de tuberculose, alors maladie mortelle. Je savais pourquoi j'étais malade, j'ai supprimé les causes, la maladie s'est évaporée.
La médecine d'aujourd'hui sait de mieux en mieux combattre les maladies, mais plus du tout comment empêcher les bien-portants de devenir malades. Il lui faudra beaucoup oublier et beaucoup réapprendre pour devenir la médecine de demain, celle que nous espérons. Ce devrait être une harmonieuses synthèse des principes de la médecine hippocratique-cartonienne, et des moyens efficaces de la médecine moderne."

René Bajavel, Demain le paradis, Denoël, p. 35

Barjavel : Hommage au Dr Paul Carton (1)

Dr Paul Carton (1875-1947)

"Je l'ai [Dr Paul Carton] rencontré, une fois. Jeune père, je ne comprenais pas pourquoi mes deux enfants (dix-huit mois et six mois) ne sortaient d'une otite que pour entrer dans une rhinopharyngite ou vice versa. Ils étaient surveillés par un excellent pédiatre dont nous suivions méticuleusement les conseils alimentaires. Et ils continuaient d'être malades et de souffrir. C'est à cette époque que je perdis le sommeil. Je guettais dans la nuit le premier pleur de ma fille ou de mon fils. Je sautais aussitôt hors du lit pour prendre mon bébé dans les bras, le bercer, lui parler doucement, essayer de le calmer et de le distraire de son mal. Il continuait de pleurer en frottant son oreille de son petit poing fermé. La souffrance d'un enfant est horrible. Il ne sait pas, il ne comprend pas, il subit cette chose atroce qui s'est installée en lui et le déchire, et les parents ne peuvent rien faire pour le soulager. J'aurais voulu prendre son mal, souffrir de la tête aux pieds pourvu qu'il fût délivré. Mais ce genre de substitution ne fonctionne pas. C'est dommage.
Ma femme me relayait jusqu'à ce que, épuisés tous les trois, nous sombrions dans le sommeil. D'où nous tirait une nouvelle morsure de la bête tapie dans la petite tête, et le cri stupéfait de sa victime...
Au matin, le pédiatre alerté accourait et perçait le tympan. Tout le monde était enfin soulagé ! Le petit malade retrouvait le sourire. Ses parents aussi. Trois jours après, c'était l'autre oreille...
Un ami me conseilla de consulter le Dr Carton. Il habitait Brévannes et recevait peu de clientèle. Je lui écrivis pour lui demander rendez-vous. Il me répondit de lui envoyer d'abord la liste minutieuse de toutes les nourritures et boissons avalées par nos enfants pendant une semaine. Ce que nous fîmes. Puis nous lui conduisîmes les bébés.
C'était un homme d'aspect sévère, pourvu d'une longue barbe blanche. Il nous reçut dans son bureau un peu sombre, nous fit asseoir, prit sur la table une feuille de papier sur laquelle je reconnus mon écriture - c'était ma "liste alimentaire !" - , l'agita vers nous, et prononça ces mots que je n'oublierai jamais :
- Vous êtes des assassins !
C'était excessif, mais exact. Nous étions en train, en suivant les conseils de la pédiatre moderne, non pas de tuer nos enfants qui avaient une solide résistance, mais de les torturer, en croyant agir pour leur bien.
Il nous garda plus d'une heure, pour nous expliquer l'évidence, nous conseilla de lire deux de ses livres, nous dit le prix de sa consultation, qui était élevé, et s'en excusa en précisant qu'il prenait cher parce qu'il ne revoyait plus ses clients...
- Vous n'aurez plus besoin de me consulter.
C'était vrai. Nous suivîmes ses prescriptions, qui ne comportaient aucun médicament, et nos enfants ne furent plus jamais malades. Nous les avions tout simplement remis à un régime naturel et de bon sens.
C'était à la fin des années 30. Il était de mode, alors, d'administrer trop tôt aux bébés des nourritures trop riches. Leur organisme ne pouvait pas les assimiler, accumulait les toxines, et s'en débarrasser au moyen de maladies qui étaient des crises de "nettoyage". Je crains que cette mode ne continue, quand j'entends, l'hiver, des jeunes mères parler d'otites...[...]
Carton a réinventé la nourriture et la médecine naturelles. Il les avait baptisées "naturistes". Il a rejeté ce mot avec horreur quand le naturisme est devenu synonyme de nudisme! Pendant qu'il se battait contre les laboratoires pharmaceutiques, contre les industriels du sucre et des bonbons, contre les pontes de la médecine classique, des hommes astucieux commençaient déjà à le piller, de son vivant.
Dans son livre essentiel, La Cuisine simple, il n'est pas un seul menu qui ne comporte une salade de légumes crus. C'était avant l'invention industrielle des "vitamines". Un de ses élèves est devenu milliardaire et célèbre en fabriquant des produits dits "diététiques" qui se vendent dans le monde entier. Il n'a jamais cité le nom de son maître. Tous les "diététiciens" et les "nutritionnistes" - quels mots horribles! - l'ont piraté, lui prenant quelques miettes de vérité qu'ils ont mélangées à des montagnes d'erreur pour les commercialiser.
Les innombrables boutiques qui vendent aujourd'hui des produits dits "naturels" ou "de régime" ont germé sur le cartonisme, se nourrissant de lui sans même le connaître.
Carton est mort pauvre, toujours furieux, toujours combattant. Il avait fait une chute de six mètres alors qu'il cueillait des cerises. Côtes brisées, décalcifié, colonne vertébrale tordue, il s'enferma dans un corset aux baleines de fer, pour pouvoir continuer à recevoir un client par jour, et rester utile jusqu'à sa fin."

René Barjavel, Demain le paradis, Denoël, pp. 31-3

samedi 25 décembre 2010

Barjavel : Hasard ? Mon oeil



"Les rationalistes-matérialistes ont beau jeu de dénoncer la puérilité, la supercherie des dogmes religieux, histoires d'apparence infantile, dont la signification secrète a été totalement oubliée. Mais leur explication du monde est encore plus invraisemblable : d'après eux, toutes les merveilles dont nous sommes faits et celles parmi lesquelles nous vivons sont le résultat d'une succession de mutations heureuses dues au hasard, les mutations défavorables éyant été éliminées...
Examinons, en partant de ce point de vue, un de nos organes les plus simples dans sa structure et son fonctionnement : l'oeil...
C'est une chambre noire, comme l'intérieur d'un appareil photo. Le hasard l'a fabriquée. Bien. On se demande où en serait la triomphante industrie japonaise de la photographie si ses ingénieurs avaient travaillé au hasard...
Passons. Pour reconstituer le relief il faut deux images légèrement décalées. Le hasard nous a donc dotés de deux chambres noires placées à proximité l'une de l'autre. Nous pouvons supposer que des mutations malheureuses qui nous avaient placé un oeil dans le dos et un autre sur le ventre ont été éliminées. C'est logique...
Une bienheureuse multiplicité de hasards a également abouti à donner ces deux yeux-relief à beaucoup d'espèces animales. [...]
Pour que la chambre noire de l'oeil puisse "voir", il lui faut une ouverture. Le hasard, par bonheur, l'a percée. C'est la pupille. Un mécanisme est nécessaire pour agrandir l'ouverture quand la lumière ambiante est faible, et la rétrécir quand elle est violente. En photo, cela se nomme le diaphragme. Le hasard nous l'a fabriqué : c'est l'iris, auquel il a donné une couleur, bleue ou noisette, suffisamment opaque pour empêcher la lumière d'entrer autrement que par le trou, et qui par-dessus le marché, gratuitement, personnalise le regard. Merci, hasard...
Je ne sais pas, et j'ignore si les biologistes savent, quelle est la partie de l'oeil qui mesure la quantité de lumière et ordonne à l'iris de contracter ou de dilater la pupille, mais le hasard sans y penser nous a dotés de ce détail sensible.
Donc, la lumière entre. Pour faire de ce flot une image nette, il faut une lentille. Le généreux hasard nous en a fourni deux. Une fixe, devant la pupille, la cornée, une autre variable, derrière la pupille, le cristallin, chargé de faire la mise au point. Le faisceau lumineux, discipliné par la traversée de ce dispositif, va s'épanouir au fond de la chambre noire sur une surface sensible, la rétine, que le hasard a heureusement confectionnée en ce lieu, et il y forme une image. La multitudes de cellules, les cônes et les bâtonnets, dont le hasard a constitué la rétine, ces cellules parfaites, assemblées par hasard, analysent chaque point de l'image, sa brillance, sa couleur, et envoient toutes ensemble leurs informations au cerveau par le chemin du nerf optique, qui par hasard se trouve là. Et grâce aux facultés du cerveau que le hasard a faites extrêmement diverses, nous prenon conscience des formes et couleur du monde extérieur...
Précisons que, obéissant aux lois de l'optique, la lumière a peint sur la rétine une image à l'envers. Par hasard, le cerveau la redresse et remet le monde sur ses pieds...
Cette analyse de l'oeil est succinte et incomplète. Il ne faut pas oublier le corps aqueux transparent dont le hasard a empli la chambre noire, ce qui l'empêche de se déformer, la sclérotique dont il l'a enveloppée et qui la protège, les muscles qui lui permettent de viser l'image extérieure, les glandes lacrymales qui la lubréfient, les paupières qui nous permettent à tout instant d'interdire à la lumière le chemin de notre conscience et de trouver, quand nous le pouvons, le sommeil. Et chacune de ces parties est composée de parties plus petites, elles-mêmes composées de parties, etc., jusqu'à la foule infinie, variée et disciplinée des cellules, chacune sachant ce qu'elle doit faire et le faisant à l'instant. Cela, bien entendu, par hasard...[...]
Croire que ces merveilles si précises, et tous les autres détails du monde, si extraordinairement élaborés, sont le résultat d'une accumulation de hasards, me paraît tenir d'une certaine obturation de l'esprit..."

René Barjavel, Demain le paradis, Denoël, pp. 100-2

vendredi 24 décembre 2010

Barjavel : "Le hasard ne construit pas"

 


"Pour justifier leur raisonnement, les rationalistes obstinés disent que le facteur qui rend possibles les créations du hasard est le temps. Quand on a beaucoup de temps, il suffit de recommencer n'importe comment, sans cesse, pendant des milliards d'années, et on finit par faire ce qu'il faut.
Mais qui recommence ?
On connaît leur célèbre image : placez un singe devant une machine à écrire. S'il tape au hasard pendant l'éternité, il finira par écrire la Bible...
C'est confondre la qualité avec la quantité, pendant l'éternité, le singe produira un grafouillis illisible. Il ne composera même pas "La cigale et la fourmi".
Le hasard n'ordonne pas, ne compose pas, ne construit pas. Placez un bulldozer devant une montagne de briques qu'il se met à remuer au hasard. Pendant l'éternité il brassera des briques. Il ne construira jamais un palais, pas même une cabane. Or le moindre brin d'herbe est bien plus complique que le Palais de Versailles.
Ce que le bulldozer réussira à faire, c'est transformer la montagne de brique en montagne de poussière, c'est à dire le désordre en un désordre plus grand encore.
Les rationalistes n'ont d'ailleurs pas remarqué qu'ils ont introduit dans leur exemple un élément qui n'a rien de hasardeux : le singe. Ce n'est pas le hasard, qui tape. C'est le singe, qui tape au hasard. Alors qui est le singe ?"

René Barjavel, Demain le paradis, Denoël, p. 112

jeudi 23 décembre 2010

Barjavel : Inévitable



"Quand ce livre paraîtra, j'aurai entamé ma soixante-seizième année. Cela me paraît bizarre. Je ne m'y attendais pas si tôt ! J'y suis arrivé tout doucement, à pied, sans courir. Rien à faire, on y arrive, ça arrive, au jour précis.
Qu'il ne me reste à vivre qu'un petit paquet d'années, ne m'effraie ni ne m'inquiète. Ce qui est ennuyeux, c'est d'entrer vivant, peu à peu, dans la désagrégation. On entend plus mal, on voit moins bien, on a un genou qui se dévisse, on perd les cheveux de son crâne alors qu'il en pousse dans les oreilles, on a mal au dos le jour, des crampes la nuit, on a des fuites ou le contraire, la mémoire devient une passoire dont les trous s'agrandissent ; l'intelligence s'affine mais on n'a plus envie d'en faire usage, on se courbe, on se ratatine, on se déshydrate, on se couvre de son, on devient une momie de soi-même...
J'ai commencé ce processus, qui n'épargne personne. Il faut l'accepter - comment faire autrement ? - et s'y engager avec humour. Se regarder de l'extérieur, avec le sourire. Tiens, aujourd'hui, c'est une veine qui a craqué... Demain ce sera peut-être une artère ?... C'est à voir ! A chaque jour sa surprise... Se considérer comme assis au volant d'une voiture qu'on aime bien, qu'on a entretenue de son mieux mais qui est usée de tous les bouts. Une roue tremblote, puis une autre, le carburateur s'engorge, l'accélateur mollit, la direction n'est plus fiable, on s'en est aperçu en grimpant involontairement sur un talus... Au prochain virage il faudra faire attention aux freins, l'échappement tousse... On va essayer de la faire durer encore, cette vieille amie, on remplacera ce qu'on pourra, on ménagera le reste, mais chaque  kilomètre la rapproche du jour où il faudra se résoudre à la laisser aller à la casse. Inévitable...
Le conducteur, lui, alors que devient-il ?
C'est un autre problème..."

René Barjavel, Demain le paradis, Denoël, p. 213

mercredi 22 décembre 2010

Barjavel : Demain le paradis


4e de couverture :

DEMAIN LE PARADIS : Titre prémonitoire... Voici un des plus beaux livres de Barjavel. En tout cas, celui qui va le plus loin et se lit comme un passionnant roman d'aventures.
D'où vient l'homme ? Et jusqu'où peut-il aller ?
Jamais l'espèce humaine ne s'est trouvée devant un choix à faire aussi net, devant d'aussi formidables possibilités d'essor ou de destruction. Le carrefour est déjà visible. Plus que quelques pas...
Les sciences et les techniques que nous croyons très avancées sont encore, en réalité, sur la ligne de départ de leurs possibilités, tout au début de leur développement. Barjavel survole d'abord les principales disciplines scientifiques pour montrer qu'elles ignorent l'essentiel. La biologie, par exemple, sait tout, dans le moindre détail, de la vie d'un chêne ou d'un être humain, mais elle ignore ce qu'est la vie. La médecine guérit la plupart des maladies, mais elle ne sait pas empêcher les hommes de tomber malades. Les dentistes soignent efficacement les dents, mais ils ne savent pas les faire repousser...

En s'appuyant uniquement sur les découvertes scientifiques de nos temps, Barjavel avec la logique la plus rigoureuse et l'imagination la plus fantastique, développe à l'infini les possibilités qui nous permettraient d'accéder à un avenir de bonheur.

Avis personnel :

Autre essai de Barjavel, dans la même veine que La faim du tigre mais orienté beaucoup plus vers le devenir humain et les questions soulevées par l’évolution des techniques et du progrès scientifique. L’auteur prêche pour une utilisation sage et raisonnée de la science et se plaît à imaginer des solutions écologiques originales face aux problèmes de pollution posés par les hydrocarbures.
On constatera en lisant ce livre que l’animosité de Barjavel envers les représentants officiels des religions est restée la même. Il les fustige toujours autant et plaide à nouveau pour une lecture symbolique des Écritures par delà une lecture littérale et puérile de leur contenu.
Barjavel revient à nouveau sur l’émerveillement qu’il éprouve face aux éléments naturels qu’il considère tous comme des prodiges qui indiquent clairement la main d’un Créateur tant ils renferment d’harmonie, de précision et d’ordre en eux. Face à tant de merveilles dans la création, Barjavel se demande même si l’on peut ne pas croire en l’existence d’un Être suprême.
Le livre est resté inachevé, Barjavel ayant été emporté par la mort. C’est sur une virgule que le livre se termine. Il nous appartient de poursuivre l’écriture de ce livre en imaginant et en construisant, pour notre salut à tous, ce monde profondément humain, juste et heureux dont Barjavel rêvait pour nos petits-enfants.

jeudi 16 décembre 2010

Barjavel : La faim du tigre


Avis personnel :

Magnifique petit essai de Barjavel sur le sens de la vie,  la place de l’homme dans l’Univers et sa relation avec le Divin.
L’ouvrage est écrit dans un style simple, clair et concis. A aucun moment, Barjavel ne part dans des envolées métaphysiques ou n'utilise un vocabulaire abstrus ou philosophique. C’est un ouvrage sans prétention, écrit sur un ton confidentiel et direct, Barjavel interpellant fréquemment le lecteur et s’adressant directement à lui. L’auteur se pose une série de questions existentielles et nous propose modestement son point de vue et tente d'apporter des réponses. Le livre aborde quantité de thèmes (religion, spiritualité, écologie, science,…) mais quelques sujets principaux se dégagent parmi les autres.
Tout d’abord, la religion. Même si Barjavel lance des attaques virulentes contre les représentants des religions et les accuse d’avoir perdu la signification essentielle des textes révélés et leur reproche de maintenir les hommes dans l’ignorance en proposant une interprétation puérile et sociale des religions, il se déclare néanmoins croyant et nous propose une approche de la religion basée sur le sens spirituel et symbolique des Ecritures. Pour preuve, cette étonnante exégèse digne d’un mystique chrétien, d’un soufi ou d’un chiite à laquelle l'auteur se livre concernant le passage biblique évoquant Moïse revenant vers son peuple avec les deux tablettes de la Loi qu’il vient de recevoir de Dieu sur la montagne. Pour Barjavel, ces deux tablettes représentent les deux aspects de la foi, l’exotérique et l’ésotérique, le premier destiné au peuple et le second réservé aux seuls initiés.
Il ne fait pas de doute pour Barjavel qu’un Etre suprême, qu’il hésite à appeler Dieu tant ce mot est devenu chargé de clichés puérils, gouverne le monde et est à l’origine de sa création. L’extrême organisation et harmonie qui existent dans la nature ne peuvent être le fruit du hasard. Si un singe tapait pendant l’éternité sur le clavier d'une machine à écrire, jamais pour autant on n’obtiendrait l’intégralité de la Bible ou ne serait -ce que le texte de La Cigale et de la fourmi. Pour corroborer ses propos, Barjavel nous décrit minutieusement l’oreille de l’homme. L’extrême ingéniosité de sa constitution physique et l’agencement  particulièrement adroit des différents éléments qui la composent sont des témoignages évidents que quelqu’un les a conçus et organisés de la sorte. Il n'y a aucun doute, nous dit Barjavel, qu’« il y a quelqu’un sous le lit ou dans le placard ».
Tout le livre est traversé par une quête de sens. Il s’agit pour l’homme d’essayer de se comprendre, de réfléchir sur la place qu'il occupe dans la Création et des liens qui l'unissent au Divin. Les textes sacrés contiennent en eux, sous la carapace du sens exotérique et des images, des significations ésotériques propres à mettre l’homme sur le chemin de la Vérité. Il s’agit de retrouver la clef d’entrée pour accéder aux mystères contenues dans la Révélation. L'Église ne peut pas nous mettre sur la voie car  elle a perdu cette clef.  Mais celle-ci peut être retrouvée en se tournant vers les initiés qui l’ont conservée par devers eux et qui par leur enseignement secret peuvent nous ouvrir les portes du Mystère.
La faim du tigre est marqué par l’enseignement ésotérique de Guénon et de Gurdjieff. Dans une interview accordée en 1973 à la revue Hamsa, Barjavel avait déclaré : « Je dois dire que Guénon a eu une très grande importance dans ma formation. Guénon... et Gurdjieff aussi, bien qu'ils aient été opposés (je crois qu'ils regardaient la même chose, mais de deux côtés différents). En tous cas, il est certain que là est le grand problème : essayer de retrouver la Tradition, essayer de retrouver la vérité. Mon petit bouquin « La Faim du Tigre », c'est ça ! C'est l'histoire de ma recherche." Dans une autre intervieuw, il avait déclaré toujours à propos du même livre : "Je donnerais tous mes autres livres pour celui-ci." Moi-aussi.

mardi 14 décembre 2010

Barjavel : Les Religions ont perdu la Signification

Marc Chagall, Moïse et les Tables de la Loi. Pour Barjavel, les deux tablettes représentent les deux faces de la Religion : l'exotérique pour le peuple et l'ésotérique pour les initiés

"La justification initiale des "deux tables" [de la Loi], de la séparation entre la transmission ésotérique de la Vérité et la révélation publique d'une religion qui calque sur elle son argument, c'est que la Vérité est difficile et sévère et qu'il faut l'habiller d'une imagerie pour la rendre attrayante et plus accessible au grand nombre.
Mais peu à peu la Vérité se ratatine et se réduit à rien  à l'intérieur de l'imagerie qui finit par n'être plus qu'un habit vide.
Et quand les esprits les plus simples, pour qui, expressément, cette imagerie a été fabriquée, s'aperçoivent de son artifice et ne peuvent plus la prendre au sérieux, alors elle joue un rôle contraire à celui pour lequel elle a été conçue : au lieu d'attirer le plus grand nombre elle le repousse.
Et faute de pouvoir lui redonner toute sa signification, il faut se résigner à voir les hommes la détester et la combattre comme un leurre social et rechercher dans les réalités sensibles et rationnelles les vérités, sinon la vérité du monde. La moitié de l'humanité a déjà opéré ce demi-tour. Pour les neuf dixièmes de l'autre moitié, la religion reste un mélange d'habitudes mentales, de règles morales, d'obligations et d'interdits sociaux, et de vague assurance sur la mort.
Il reste un dixième de la moitié, qui croit sans se poser le moindre problème à ce qu'on lui affirme en telle ou telle partie du monde.
Mais l'humanité tout entière croit que deux et deux font quatre, parce que c'est évident. Il faut retrouver la voie, le chemin, le moyen, l'enseignement, la méthode qui rendra aux hommes l'évidence de Dieu aussi évidente que cette évidence-là.
Il ne s'agit pas de fonder des ou une religion nouvelle, mais de s'accrocher au contraire très fidèlement à celles qui existent et de les pénétrer jusqu'au plus ancien et au plus intime de leur structure pour tâcher d'y retrouver la vérité qu'elles y ont oubliée."

René Barjavel, La faim du tigre, Folio, 1982, p. 196