Sindbad PUZZLE

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dimanche 10 février 2013

La grâce féminine du Taj Mahal

Taj Mahal, Vasili Vereshchagin

"Mais la configuration générale du Tâj, comme son apparence extérieure, n'ont pas été exemptes de critiques. Certains spécialistes pensent qu'ils souffre des faiblesses inhérentes à son époque : un manque de hardiesse et de puissance architecturales. A la différence du mausolée d'Humayun ou de la Buland Darwaza, le raffinement serait ici plus remarquable que l'ampleur ou la structure de l'édifice. Il enchante, il ne subjugue pas. Il n'y a ni recherche intellectuelle dans l'esthétique, ni originalité dans la forme. La décoration excessive caractériserait la dégénérescence de l'art moghol et le Tâj ne constituerait nullement un temps fort de l'architecture, symétrie et pureté des lignes n'indiquant rien d'autre qu'une rigidité dogmatique. Ainsi l'oeuvre serait dénué d'imagination selon les uns, et selon les autres brillerait d'un éclat superficiel. Le pittoresque de sa disposition, son apparence éthérée, ses formes délicates, sa décoration raffinée, aux contours subtils, contribueraient aussi à en faire un spécimen "efféminé" d'architecture. En revanche, certains prétendent que l'effet était voulu. E. B. Havell, par exemple, le regarde comme un hommage délibéré rendu à la "Dame du Tâj". Selon lui, "Le Tâj était sensé être féminin. Toute sa conception, chaque ligne, chaque détail expriment l'intention des architectes. Il est Mumtâz elle-même, radieuse dans sa beauté juvénile... ou plutôt, il communique une pensée plus abstraite, il est l'hommage de l'Inde rendu à la grâce de la féminité indienne, la Vénus de Milo de l'Orient".

Source : Taj Mahal, Amina Okada, Imprimerie Nationale

samedi 5 mars 2011

Barjavel et les ayât du Coran

Les Muqarnas, éléments caractéristiques de l'architecture islamique, évoquant par leur profusion et leur forme géométrique en alvéole, la création perpétuelle de Dieu et l'harmonie dans l'Univers

L’Islam est considéré comme une religion naturelle. Le Coran se réfère énormément aux éléments et aux phénomènes naturels : vent, pluie, éclair... Il invite inlassablement l’homme à utiliser sa raison (‘aql) pour méditer sur la création et à voir en elle et dans sa merveilleuse harmonie, des signes (ayât) et des preuves de l’existence de Dieu. Le terme ayat (pl. ayât) dans le Coran est employé pour désigner tout à la fois les phénomènes naturels, les versets du Coran et les miracles accomplis par les prophètes. Ainsi, chaque phénomène naturel est un miracle et un verset (ayat) de Dieu et chaque verset du Coran est un miracle et un signe (ayat). L’univers est un livre et le Coran, un microcosme. Aux incrédules et aux incroyants qui demandaient à Muhammad d'apporter des preuves de l’existence de Dieu en accomplissant un miracle, le Coran les invitait simplement à tourner leur regard sur le monde. Tous les éléments de la création et leurs bienfaits, l’harmonie qui existe dans le monde sont autant de miracles et proclament l’existence d’un Créateur Puissant, Miséricordieux et Sage (lire ci-desous, Coran XVI, 3-18). Face à l’accumulation de tant de preuves dans la création, le Coran pose même la question de savoir s’il est possible de douter de l’existence Dieu. La création n’est que signes et témoignages, preuves et miracles.
En lisant « La faim du tigre » et « Demain le Paradis » de René Barjavel, que de passages de ces deux livres ne m’ont pas fait penser à des versets du Coran, à cette notion d’ayat et à tout cet argumentaire coranique reposant sur les miracles naturels pour affirmer l’existence de Dieu. Voici un extrait tiré de "Demain le Paradis".

"C’est un miracle comme il s’en produit des milliards de milliards, sans arrêt autour de nous et en nous. Nous n’y prêtons pas la moindre attention, parce que ces miracles sont habituels, banals, ordinaires.
Sauf accident ou incident, nous ne prêtons aucune attention au travail que fait en nous l’air qui nous traverse. Nous l’appelons sans y penser, par un mouvement automatique, dans notre corps qui ne saurait se passer de lui plus de trois minutes sans périr. Nous ne nous mêlons pas de surveiller l’aller et le retour en nous de ce fluide qui est en même temps notre principale nourriture et le grand éboueur de notre organisme.[…] Mais nous devrions savoir que l’air est en nous, toujours, qu’il entre et qu’il sort après avoir travaillé pour nous, sans cesse. Et parfois, avoir pour lui une pensée de profonde gratitude et d’amitié. Même s’il pue. Ce n’est pas sa faute mais la nôtre. […]
Si on regarde autour de soi avec amitié, alors on rencontre une feuille transpercée par la lumière, l’œil d’un enfant qui verra un soir les étoiles, le vol parfait d’un oiseau, la mystérieuse moustache du chat, l’arabesque d’un geste, l’éclatement et la fraîcheur d’une goutte de pluie sur le dos de la main… Et la connaissance et l’émerveillement s’approchent…
Je voudrais écrire des milliers de pages émerveillées pour apprendre à mes lecteurs la joie d’être un vivant dans le monde miraculeux de la vie. Mais il faudrait plus de temps qu’il ne m’en reste.
Des phrases imprimées ne sont d’ailleurs pas nécessaires. Le monde est un livre ouvert. Autour de nous, il nous présente ses messages, les infinies variations de sa beauté, et ses certitudes. Chacun peut y lire directement ce qui lui est offert, et offert à tous. Il lui suffit d’ouvrir sa curiosité, son intelligence et son cœur." René Barjavel, Demain le paradis, Denoël, pp. 77-79

Les versets ci-dessous (Coran XVI, 3-18) illustrent particulièrement bien la notion d'ayat pour se référer aux phénomènes naturels. On remarquera l'insistance coranique à attirer l'attention de l'homme sur la création en énumérant longuement les différents éléments de la nature et en rappelant continuellement les bienfaits qu'ils apportent à l'homme. On relèvera aussi les encouragements répétés du Coran à utiliser la raison ('aql) pour réfléchir sur cette création. On ne peut manquer de songer ici à cet admirable travail de réflexion auquel Barjavel s'est livré en observant le fonctionnement de l'oreille humaine dans La Faim du tigre et celui de l'oeil dans Demain le Paradis pour nous démontrer que l'extrême ingéniosité de leur constitution ne peut être le fruit du hasard.  Barjavel musulman ? Je ne sais pas. Peu importe d'ailleurs. En tout cas, son admirable travail d'observation de la création devrait constituer un modèle de la démarche intellectuelle que tous les musulmans se doivent de pratiquer sur les Signes (ayât) de Dieu.
En lisant les versets suivants, on gardera à l'esprit les trois acceptions du mot ayat : verset, signe, miracle.

"Il [Dieu] a créé les cieux et la terre en toute vérité.
Il est très élevé au-dessus de ce qu'on lui associe !
Il a créé l'homme d'une goutte de sperme,
et voilà que celui-ci se montre querelleur.
Il a créé pour vous les bestiaux.
Vous en retirez des vêtements chauds,
d'autres avantages encore
et vous vous en nourrissez.
Ils vous semblent beaux
quand vous les ramenez le soir
et quand vous partez au matin.
Ils portent vos fardeaux vers une contrée
que vous n'atteindriez qu'avez peine.
- Votre Seigneur est bon et miséricordieux -
Il a créé pour vous
les chevaux, les mulets et les ânes,
pour que vous les montiez et pour l'apparat.
Il crée pour vous ce que vous ne savez pas !
La voie droite appartient à Dieu ;
certains s'en détachent,
mais Dieu vous dirigerait tous,
s'il le voulait.
C'est lui qui fait descendre du ciel
l'eau qui vous sert de boisson
et qui fait croître les plantes
dont vous nourrissez vos troupeaux.
Grâce à elle, il fait encore pousser pour vous
les céréales, les oliviers, les palmiers, les vignes
et toutes sortes de fruits.
Il y a vraiment là un Signe (ayat)
pour un peuple qui réfléchit !
Il a mis à votre service
la nuit, le jour, le soleil et la lune.
Les étoiles sont soumises à son ordre.
Il y a vraiment là des Signes (ayât)
pour un peuple qui comprend !
Ce qu'il a créé pour vous sur la terre
est de couleurs variées.
Il y a vraiment là un Signe (ayat)
pour un peuple qui réfléchit !
C'est lui qui a mis la mer à votre service
pour que vous en retiriez une chair fraîche
et les joyaux dont vous vous parez,
- Tu vois le vaisseau fendre les vagues avec bruit -
pour que vous partiez à la recherche de ses bienfaits.
Peut-être serez-vous reconnaissants !
Il a jeté sur la terre des montagnes comme des piliers
- afin qu'elle ne branle pas et vous non plus -
des rivières,
des chemins qui serviront peut-être à vous guider
et des points de repères.
- Les hommes se dirigent d'après les étoiles -
Celui qui crée
est-il semblable à celui qui ne crée pas ?
Ne réfléchissez-vous pas ?
Si vous comptiez les bienfaits de Dieu,
vous ne saurez les dénombrer.
Dieu est celui qui pardonne, il est miséricordieux."

Traduction du Coran par Denise Masson, Folio

vendredi 21 janvier 2011

Hallâj : "Les brises de Sa pitié"

Photo Robert Swier

 "Un des signes de Sa toute-puissance est qu'Il envoie les "brises de Sa pitié" [Coran, VII, 57] vers les coeurs de Ses amoureux, leur portant la bonne nouvelle que les voiles de la réserve vont s'écarter, pour qu'il parcourent sans crainte toute l'étendue de l'amour : et qu'Il les abreuve aussi largement du breuvage de la joie. Et les souffles de Sa générosité passent sur eux, - ils les bannissent de leurs qualités et les ressuscitent en Ses qualités et Ses attributs même, car nul ne peut fouler le tapis étendu de la Vérité, tant qu'il demeure au seuil de la séparation, tant qu'il ne voit en toutes les essences une seule Essence, tant qu'il ne voit ce qui passe comme périssant, et Celui qui demeure comme Subsistant".

Louis Massignon, La Passion de Hallâj, Gallimard, 1975, t. III, p. 49

mercredi 19 janvier 2011

Hallâj : L'Humanité de Dieu


A qui al-Hallâj fait allusion dans les vers ci-dessous ? Massignon y voyait Jésus en tant que manifestation du fiat divin. Certains soufis y verraient Khidr, les chiites, leur Imâm en tant que Mazhâr-e Khuda et les Hindous, Rama ou Krishna. Jésus avait été un sujet de méditation de prédilection pour al-Hallâj. Ne déclarait-il pas qu'il mourrait dans "la religion de la Croix" ? Et Massignon avait relevé dans le vocabulaire hallâgien l'empreinte importante des qarmates. Toujours est-il que les propos d'al-Hallâj sont particulièrement intrigants et mystérieux.

"Subhâna man azhara nâsûtuhu..." :

Louange à Celui qui, dans son Humanité, a manifesté (aux Anges)
Le mystère de la gloire de Sa Divinité radieuse !
Et qui, depuis, S'est montré à Sa créature (humaine), ouvertement.
Sous la forme de quelqu'un "qui mange et qui boit"
[1].
Si bien que Sa créature a pu Le voir face à face,
Comme le clin d'oeil (va) de la paupière à la paupière !


Louis Massignon, La Passion de Hallâj, Gallimard, 1975, t. I, p. 113
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[1] "âkil wa sharib", ces termes visent Jésus dans le Coran, au verset V, 75

lundi 17 janvier 2011

Les Riwayât d'al-Hallâj



Les Riwayât de Hallâj sont des hadith qudsi c'est à dire des hadith où l'on fait parler Dieu à la première personne. Comme pour tous les hadith, les Riwayât sont composées de deux parties : l'isnad (la chaîne des rapporteurs ou témoins par lesquels le hadith a été transmis) et le matn (le corps du texte). Mais dans les isnad des Riwayât, Hallâj ne donne pas de noms de transmetteurs, il les remplace par l'invocation d'une série de phénomènes naturels (nuage, arc-en-ciel, tonnerre, éclair, vent ...) et par des symboles coraniques (le Jujubier du limite, la Tablette bien gardée, le grand Ange...). Al-Hallâj prend ainsi les phénomènes naturels et les symboles coraniques comme témoins, garants et preuves de l'authenticité des hadith qudsi qu'il énonce. A bien des égards, les Riwayât nous font penser à certaines sourates de la période mecquoise qui débutent par des serments : "par la nuit, par l'aurore, par l'étoile à son lever...".
Selon Louis Massignon, les Riwayât font partie de la toute première période littéraire de Hallâj. Au nombre de vingt-sept en tout, elles se caractérisent par leur brièveté et leur simplicité ; ce sont essentiellement des exhortations populaires à mener une vie intérieure fervente, pleine de piété et de renoncement.

En voici quelques unes de ces Riwayât :

Riwaya VII :

"Par le rêve véridique, par l'ange sage, par le grand Kérub[l'ange Isrâfil ou Azraël], par la Tablette bien gardée, par la Science : "Nul n'adore Dieu par un acte qui Lui soit plus agréable qu'en L'aimant."

Riwaya XI :

"Par le nuage amoncelé, par l'éclair qui ravit, par le tonnerre sacré, par l'ange de la grâce, - par cette énergie tenue en réserve, dont les cataractes bruissent dans le mystère, à l'horizon de la lumière, entre le soleil et la lune : "Le Qur'ân est la résurrection, et le monde est le signe du paradis et de l'enfer. Heureux celui que la connaissance du Créateur détache de celle du créé !"

Riwaya XXI :

"Par l'heure des heures, par la beauté, par la grâce, par la volonté intime, de la part de Dieu : "L'amour de Mes amis démontre Mon amour, la volonté de Mes saints démontre Ma volonté, le précepte de Mes sages démontre Mon précepte. Tout ce qui existe, existe de par Ma science, Ma puissance et Ma volonté."

Louis Massignon, La Passion de Hallâj, Gallimard, 1975, t. III, pp. 344-352

dimanche 16 janvier 2011

Hallâj : La prière de l'aube

Etienne Dinet, La prosternation, prière au lever du jour
Hallâj, Riwâya I :

"(Ceci m'est annoncé :) par l'esprit vivifiant, la lueur de l'ouïe et la vision de l'homme, toutes deux de la part de l'Absolu, du mystère, du Nom évident, de Dieu : "que la race d'Adam ne M'offre pas de culte plus agréable que la prière, prosternée à terre, au moment de la fin de la nuit".

Louis Massignon, La Passion de Hallâj, Gallimard, 1975, t. III, p. 345

Hallâj : Muhammad et sa descendance


Riwâya XVIII d'al-Hallâj :

"Par la nature (de l'homme), par l'ombre étendue, par le témoin exalté, par la clarté incomparable : "Dieu n'a jamais créé de nature humaine plus affectionnée par Lui que (celle de) Muhammad et (de) sa descendance ('itra) : ils ont toutes les qualités (khulq) pour le Paradis."

Louis Massignon, La Passion de Hallâj, Gallimard, 1975, t. III, p. 348

vendredi 14 janvier 2011

Hallâj : Sauvez-moi de Dieu


"Ibn Marduyé a dit :

"J'ai vu Hallâj, dans le sûq al-Qata'i, pleurer, plein de chagrin, et s'écrier : "ô gens ! sauvez-moi de Dieu (à trois reprises) ! - puis il récita : car Il m'a ravi à moi-même, et Il ne me rend pas à moi-même ! et je ne puis Lui témoigner les égards dus à sa présence, car j'ai crainte de son abandon. - Alors, Il me laissera désert, délaissé, proscrit ! et malheur à celui que se sent désert après la Présence et abandonné après la Jonction ! - et l'on pleurait."

Louis Massignon, La Passion de Hallâj, Gallimard, 1975, t. I, p. 329

Hallâj : Ma barque s'est brisée


"Oui, va-t-en prévenir mes amis que je me suis
embarqué en mer et que ma barque s'est brisée
C'est dans la confession de la Croix que je mourrai
je ne me soucie plus d'aller à la Mekke ni à Médine !"

Louis Massignon, La Passion de Hallâj, Gallimard, 1975, t. I, p.

Hallâj : Rien que Toi


"J'ai étreint, de tout mon être, tout Ton amour, ô ma Sainteté ! Tu T'es tant manifestée qu'il me semble qu'il n'y a plus que Toi en moi !"

Louis Massignon, La Passion de Hallâj, Gallimard, 1975, t. I, p. 331

Hallâj : L'emprise de la Vérité


"Ahmad Ibn Fâris a dit :
"J'ai vu Hallâj dans le sûq al Qati'a, - debout, devant la porte de la mosquée, et qui disait :

"O gens ! Quand la Vérité s'est emparée d'un coeur, - Elle le vide de tout ce qui n'est pas Elle ! Quand Dieu s'attache à un homme, Il tue en lui tout ce qui n'est pas Lui ! Quand Il aime un de ses fidèles, Il incite les autres à le haïr, afin que son serviteur se rapproche de Lui, pour consentir à Lui !"

Louis Massignon, La Passion de Hallâj, Gallimard, 1975, t. I, p. 331

mardi 11 janvier 2011

Le dernier message de Hallâj selon Massignon

"Transcendance", sculpture de Jocelyn Pratt


"Nous avons là cette double affirmation que la théologie dogmatique de Hallâj développera, et que sa prédication exposera : la pure transcendance divine, - et la présence de Dieu par sa grâce dans les âmes justes qu'elle vient sanctifier par les rites du culte. - L'ascèse négative de l'âme préconisée par Junayd n'est qu'une préparation ; l'ivresse délirante constatée chez Bistâmî n'est pas la vraie et durable présence de Dieu dans le mystique. Dans l'essence de l'union ('ayn al jam'), tous les actes du saint restent coordonnés, volontaires, et délibérés par son intelligence, - mais ils sont entièrement sanctifiés et divinisés. L'unité divine n'a pas pour résultat de détruire la personnalité du mystique, en la brisant aux rites (sabr, sahw) ou en la dissociant par l'ivresse extatique (sukr) ; elle la perfectionne, la consacre, la divinise et en fait son organe libre et vivant.
Telle est la découverte ultime, - et le dernier message exposé par la véhémente prédication de Hallâj après 295/907. Il crie sa joie d'avoir atteint, de posséder "Celui qui est au fond de l'extase", au delà du culte de la contrainte qui plie les uns à se figer dans le rite strict, - au delà du culte de l'enthousiasme qui entraîne les autres à s'exciter à l'extase par des objets créés et des procédés humains ; le terme de ces pratiques est la destruction idolâtrique de l'individualité aux pieds de la divinité impassible. Mais la mystique, selon Hallâj, n'aboutit pas là. L'union divine où elle se consomme sont des épousailles amoureuses où le Créateur rejoint enfin sa créature, où il l'étreint et où celle-ci s'épanche avec son Bien-aimé en dialogues intimes, familiers, brûlants et volubiles ; l'entretien devient continuel entre elle et cet Interlocuteur divin qu'elle possède tout au fond d'elle-même - usant avec lui du "toi et moi", - rapportant tout à lui et lui offrant tout, souffrances, désirs, regrets, espérances. Il n'y a pas de mystique arabe dont la langue amoureuse soit à la fois plus ardente et plus chaste que celle de Hallâj ; aucune transposition des symboles de l'amour profane n'en vient troubler l'élan."

Louis Massignon, La Passion de Hallâj, Gallimard, 1975, pp. 319-20

lundi 10 janvier 2011

La prière de Hallâj au mont Arafat




La prière (du'a) à la station de Arafat constitue le point culminant du pèlerinage. Après avoir imploré le pardon de Dieu pour soi et les absents, les pèlerins doivent Lui adresser une prière libre selon les désirs, les souhaits et les aspirations de leur coeur.
Al-Hallâj accomplit trois pèleringes à La Mecque durant sa vie. Un témoin nous a rapporté cette prière qu'il adressa à Dieu au mont Arafat lors de son dernier pèlerinage, en 907 :

"O Guide des égarés ! Roi glorieux, je Te sais transcendant, je Te dis au-dessus de tous les tasbîh de ceux qui t'ont dit : "Gloire à Toi !", de tous les tahlîl de ceux qui  t'ont dit : "Il n'y a de dieu que Dieu !", de tous les concepts de ceux qui T'ont conçu ! O mon Dieu, tu me sais impuissant à t'offrir l'action de grâces (shukr) qu'il Te faut. Viens donc en moi Te remercier Toi-même, voilà la véritable action de grâces ! il n'y en a pas d'autre !"

Louis Massignon, La Passion de Hallâj, Gallimard, t. I, 1975, p. 319

Iqra' : Lis


IQRA. LIS !
Premier mot de la Révélation islamique. Un ordre, une sommation, une injonction à LIRE.
Oui, lire. Rien que lire. Lire encore et toujours, ne faire que lire, lire toute sa vie. Lire partout et en tout : en un livre, en la Création, en soi.
Il n'est pas étonnant qu'en Islam, la Parole de Dieu se soit manifestée sous la forme d'un livre. L'Islam est par excellence la religion du livre. Lisons donc.

Massignon : La Passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj

Gallimard vient de republier en 2010 dans la collection Tel, la monumentale biographie par Louis Massignon du martyr mystique de l'Islam, Husayn ibn Mansûr al-Hallâj, supplicié à Bagdad en 922.



Tome I, 4e de couverture :

Husayn ibn Mansûr Hallâj, martyr mystique de l'amour inconditionnel de Dieu, éprouvé jusqu'à la damnation volontaire, fut exécuté à Bagdad le 26 mars 922. Sa figure, sa présence accompagnèrent Louis Massignon (1883-1962), l'un des plus grands maîtres de l'orientalisme occidental, au XXe siècle, depuis sa découverte du saint en 1907, qui conduisit à la rédaction de sa thèse principale de doctorat, jusqu'à la publication du grand oeuvre dans cette édition posthume, considérablement augmentée de tous les compléments et rajouts qui furent le fruit d'une incessante quête.

« Avant sa cruelle mise à mort, Hallâj était déjà un personnage de légende et il l'est resté pour le peuple musulman. Maintenant encore, en pays arabe, il passe pour avoir été un thaumaturge gyrovague, fou de Dieu, et charlatan. Dans les autres pays d'Islam, sa physionomie de saint s'est exhaussée, intensément idéalisée, grâce à de grands poèmes persans et turcs, où son nom, Mansûr Hallâj, évoque d'emblée l'extatique déifié et crucifié qui, du haut du gibet, aura clamé le cri apocalyptique annonciateur du Jugement : me voici, la Vérité. »



Tome II, 4e de couverture :

Mars 1907, Massignon prépare au Caire un plan de recherches archéologiques et dans les textes qu'il réunit sur l'histoire du Khalifat à Bagdad « la physionomie d'al Hallâj ressortait, avec une puissance qui - écrivait Massignon - me frappa : le plus beau cas de passion humaine que j'eusse encore rencontré, une vie tendue tout entière vers une certitude supérieure. Le désir me vint de pénétrer, de comprendre et de restituer cet exemple d'un dévouement sans conditions à une passion souveraine ».

« Il n'est pas question de prétendre ici que l'étude de cette vie pleine et dure, et montante, et donnée m'ait livré le secret de son coeur. C'est plutôt lui qui a sondé le mien ; et qui le sonde encore. C'est en baissant les yeux que je salue de loin cette haute figure prométhéenne, toujours voilée pour moi, jusque dans sa nudité suppliciée : alors arrachée à la terre, enlevée, tout ensanglantée, toute déchirée de blessures mortelles, portées par la jalousie du plus ineffable Amour. »


Tome III, 4e de couverture :

L'expérience hallagienne de Louis Massignon, expérience christique et messianique, modèle la conception qu'il se fait de l'Islam et plus particulièrement du soufisme.

« Tous ces documents remués n'ont pas affaibli mon impression primitive, mais l'ont fortifiée. Il y a vraiment une vertu, une flamme héroïque, dans cette vie ; dans la mort surtout ; qui l'a scellée. J'ai été vivre, près de sa tombe, en son pays.
À l'étudier, peu à peu, ici et là, je crois avoir assimilé quelque chose de très précieux et que je voudrais faire partager à d'autres.
Heureux si d'autres que moi ressentent un jour, pour s'être familiarisés avec lui, - ce désir pressant de s'imprégner de la Vérité pleine, non pas abstraite, mais vivante, qui est le sel offert à toute existence mortelle. »


Tome IV, 4e de couverture :

« Ainsi commencé, par goût profane, pendant deux ans, cet ouvrage continué depuis par obéissance chrétienne, s'achève au bout de quatorze années.
Et maintenant, me voici de nouveau à l'orée d'un désert : entendant le vent se lever, sur le seuil de la tente, entre les pierres du foyer, à la brise avant-courrière de midi ; heure bénie, où trois passants qui s'en allaient incendier une cité perdue, s'arrêtèrent, - et offrirent à Abraham, leur hôte d'un instant, l'amitié divine. »

Avis personnel :

Monumental ouvrage pour connaître en détail la vie, la pensée et l'œuvre du martyr mystique Husayn ibn Mansur al-Hallâj mort crucifié à Bagdad en 922. Mais aussi pour découvrir avec lui la vie sociale, politique, culturelle et économique de Bagdad à l'apogée de la civilisation islamique.
Al-Hallâj entreprit de grands voyages pour porter la bonne parole au peuple et aux païens. C'est l'occasion pour nous de parcourir en sa compagnie l'empire abbâsside jusqu'à ses postes les plus avancés. On découvre alors une Umma islamique traversée de crises politiques et de tensions sociales mais également riche de sa diversité éthnique et de son pluralisme confessionnel, idéologique et culturel.
Dans le troisième tome, nous avons l'occasion de lire de nombreux textes de Hallâj magnifiquement traduits et commentés par Louis Massignon.
L'achat de ce livre représentera pour son acquéreur un investissement pour la vie tant il y a à apprendre et à méditer dans la Passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj.

dimanche 9 janvier 2011

Al-Hallâj et la tolérance religieuse



Le prosélytisme religieux me laisse toujours perplexe. Face à un monde où les sentiments nationalistes et les intolérances religieuses ne cessent de grandir et de s'exacerber, je me demande si le prosélytisme religieux a encore sa place dans notre monde. Ne convient-il pas plutôt d'aller au devant de l'autre afin de le comprendre dans son altérité, d'établir un dialogue avec lui et de favoriser une compréhension mutuelle ? Je suis toujours surpris et gêné lorsque des Témoins de Jéhovah frappent à ma porte et tentent de me convertir à leurs croyances, comme je suis dubitatif lorsque j'entends des musulmans parler de "Tabligh". Le Coran, au verset 48, de la sourate 5, affirme clairement que la diversité des communautés est voulue par Dieu et qu'elle est un don de Sa part à l'homme. Le mystique al-Hallâj prêchait une parole à portée universaliste comme nous le montre l'extrait ci-dessous. Pour lui, l'essentiel était l'adoration de Dieu et le fait de mener une vie vertueuse, peu importe les dénominations confessionnelles.

Coran, 5, 48 : "Si Dieu l'avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté. Mais il a voulu vous éprouver par le don qu'il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions. Votre retour, à tous, se fera vers Dieu ; il vous éclairera, alors, au sujet de vos différends." (trad. Denise Masson)

Tiré de la Passion de Hallâj de Louis Massignon :

"On rapporte d'Abdallah bin Tahir Azdi : "j'étais à me quereller avec un Juif au marché de Bagdad, et un mot m'échappa : "chien !" Passant alors à côté de moi, Mansûr al-Hallâj me regarda d'un air fâché et me dit : "ne fais donc pas aboyer ton chien !" et s'éloigna en hâte. Finie ma querelle, je le cherchai, entrai chez lui ; mais il détournait de moi son visage. Je m'excusai et il s'apaisa. Puis il me dit "mon fils, les confessions religieuses, toutes, relèvent du Dieu très Haut ; Il assigna à chaque groupe une confession, non par un choix émanant d'eux, mais en leur imposant Son choix. Quand on reproche à un autre d'appartenir à une confession erronée, c'est qu'on présuppose qu'il l'a choisie de lui-même. Sache que le Judaïsme, la Chrétienté, l'Islam et les autres dénominations confessionnelles sont des surnoms différents et des appellations contrastantes ; mais que leur But, lui, ne souffre ni différence ni contraste ; puis il récita :

"J'ai réfléchi pour donner des confessions religieuses une définition expérimentale
Et je la formule : un Principe unique à ramifications multiples.
N'exige donc pas de ton interlocuteur qu'il adopte telle ou telle dénomination confessionnelle,
Cela l'empêcherait de parvenir à l'union loyale (avec toi et avec Dieu).
C'est au Principe lui-même de venir à cet homme, et d'élucider
En lui toutes les significations suprêmes : et alors cet homme comprendra (tout)."

Louis Massignon, La Passion de Hallâj, Gallimard, t. I, 1975, pp. 238-9

samedi 8 janvier 2011

Massignon : La Passion de Hallâj


4e de couverture :

"Ce grand oeuvre reste l'un des plus hauts témoignages de l'actuel renouveau des études islamiques. Publié en deux volumes en 1922, il fit date. Mais l'ouvrage étant épuisé rapidement, nombreux étaient les savants, aussi bien d'Orient que d'Occident qui en réclamaient avec insistance la réédition.
A cette réédition, Louis Massignon ne cessa jusqu'à sa mort (1962) de travailler. Avec le souci d'objectivité scientifique et la profonde sympathie intellectuelle qui le caractérisait, il pénétrait toujours plus loin dans la connaissance du milieu bagdadien où vécut et mourut Hallâj, s'appliquant à en saisir les structures sociales aussi bien que spirituelles. Il a donc laissé un ensemble de manuscrits très élaborés qui constituent une refonte complète du texte ancien. Une importante équipe scientifique dirigée par le professeur Henri Laoust, membre de l'Institut, et M. Louis Gardet en a fait, en quatre volumes, l'édition entièrement nouvelle que voici.
Dans les deux premiers volumes, on trouvera l'évocation puissante de ce que fut Bagdad au IXe et Xe siècles, au temps du grand humanisme abbâsside, l'existence concrète du peuple, des fonctionnaires et de la cour, la signification qu'y revêtirent la vie, le procès et la mort de Hallâj (922), les prises de position des amis et ennemis du mystique, et son influence, tantôt combattue, tantôt agréée au cours des âges. Le troisième volume s'attache à la recension et à la synthèse des grands thèmes "dogmatiques" et "mystiques" qui commandèrent jadis les avancées de la pensée arabo-musulmane et qui seuls peuvent permettre de dégager en sa teneur profonde l'enseignement hallagien. Le quatrième volume est consacré tout entier aux tables, index, bibliographies et compléments indispensables à cette édition monumentale et définitive."

Avis personnel :

Monumental ouvrage pour connaître en détail la vie, la pensée et l'oeuvre du martyr mystique Husayn ibn Mansur al-Hallâj mort crucifié à Bagdad en 922. Mais aussi pour découvrir avec lui la vie sociale, politique, culturelle et économique de Bagdad à l'apogée de la civilisation islamique.
Al-Hallâj entreprit de grands voyages pour porter la bonne parole au peuple et aux païens. C'est l'occasion pour nous de parcourir en sa compagnie l'empire abbâsside jusqu'à ses postes les plus avancés. On découvre alors une Umma islamique traversée de crises politiques et de tensions sociales mais également riche de sa diversité et de son pluralisme confessionnel, idéologique et culturel.
Dans le troisième tome, nous avons l'occasion de lire de nombreux textes de Hallâj magnifiquement traduits et commentés par Louis Massignon.
Signalons enfin que Gallimard a republié en 2010 dans la collection Tel, en format poche, l'intégralité des quatre volumes de la Passion de Hallâj. Une occasion à ne pas manquer. L'achat de ce livre représentera pour son acquéreur un investissement pour la vie tant il y a à apprendre et à méditer dans la Passion de Hallâj.

lundi 13 septembre 2010

Un Muharram oecuménique à Hyderabad

Procession lors de la célébration du Muharram à Hyderabad. Photo prise en 1880


Le Muharram est l'une des fêtes religieuses chiites parmi les plus importantes. Elle commémore le massacre de Hussain, le petit-fils du Prophète, et de ses compagnons à Karbala en 680 devant les troupes du calife omeyyade Yazid.
On a toujours tendance à voir les relations entre musulmans et hindous en Inde comme conflictuelles voire haineuses. L'extrait ci-dessous montre que des périodes de tolérance ont existé entre les deux communautés. Il n'était pas rare de voir, lors des festivités religieuses, hindous et musulmans saisis d'une même joie oecuménique et prendre part ensemble aux commémorations d'une fête religieuse appartenant à la communauté de l'autre. L'empereur moghol Akbar avait décrété que même les hindous faisaient partie des Gens du Livre (Ahl al-Kitab), comme les chrétiens et les juifs, puisqu'ils possédaient les Védas et la Bhagavad Gita, et que par conséquent ils méritaient le respect et la protection des musulmans. Ce n'est véritablement qu'à partir du début du XXe siècle que hindous et musulmans ont commencé à s'éloigner les uns des autres ; éloignement favorisé par les Anglais qui surent habilement mettre en pratique le fameux principe consistant à diviser pour régner. Les événements douloureux liés à la partition de l'Inde qui provoquèrent de terribles massacres n'ont fait que davantage creuser le fossé entre les deux communautés.
On a toujours tendance à mettre en avant les guerres de religions. Il convient également d'évoquer et de se souvenir de ces périodes où la paix, le respect de l'autre et la tolérance ont régné entre les différentes communautés. C'est ce que nous montre l'extrait ci-dessous tiré du journal d'un témoin oculaire de la célébration du Muharram à Hyderabad au début du XIXe siècle :

"Musulmans et hindous prennent part ensemble à ces célébrations, et le dixième jour, celui du martyre, tous les étendards, tous les taziahs [spectacles] et toutes les statues de chevaux ailés en bois [représentations de Buraq, le cheval ailé sur lequel le Prophète fut emporté au Ciel lors de son Ascension nocturne] descendent la rue Hussaini Alam jusqu’à la rivière Musi, accompagné par des éléphants, des fanfares, des troupes de cipayes en uniforme arabe et européen […]. Hindous et musulmans suivent par milliers, tête et pieds nus, se martelant le torse en criant : « Husain ! Husain ! » Les hindous en particulier participent avec le plus grand sérieux, nouant de leurs mains des guirlandes de fleurs aux étendards […]. Riches ou pauvres, toutes les personnes valides franchissent la vénérable porte du Pont. Les mendiants en deux processions derrière leurs chefs rivaux, les derviches, les aliénés déguisés en pirates, en lions, etc., tous se dirigent vers la rivière en louant Ali et y passent la nuit. Ils sont au moins cinquante mille, sans compter les éléphants, certains porteurs de parfums pour en asperger la foule, et le innombrables chevaux, et toutes les tentes que ceux qui le peuvent dressent sur la berge. Il n’est aucun spectacle plus merveilleux à Hyderabad !"

Extrait tiré de Le Moghol Blanc, William Dalrymple, éditions Noir sur Blanc, pp. 326-7

mardi 17 août 2010

Ramadan : "Dieu veut pour vous la facilité et non la difficulté" (2, 185)



Le verset 185 de la sourate 2 déclare :

"Le Coran a été révélé durant le mois de Ramadan. C'est une Direction (houda) pour les hommes ; une manifestation claire de la Direction et du Discernement (furqân). Quiconque d'entre vous verra la nouvelle lune jeûnera le mois entier. Celui qui est malade ou celui qui voyage jeûnera ensuite le même nombre de jours.
Dieu veut la facilité pour vous, il ne veut pas pour vous la difficulté (yuridu Allahu bikum al-yusra wa la yuridu bikum al-usra). Achevez cette période de jeûne ; exaltez la grandeur de Dieu qui vous a dirigés. Peut-être serez-vous reconnaissants." (Coran : 2, 185)

En lisant ce verset, on peut se demander si un jeûne s'étalant sur une durée de seize heures par jour et sur un mois est une tâche facile pour des musulmans vivant en Occident, ayant une activité professionnelle et pour beaucoup d'entre eux des obligations sportives (entraînements, compétitions...). Aucune personne sensée et de bonne foi ne peut affirmer que c'est là une chose facile. Ne serait-il pas alors envisageable que pour les musulmans de l'Occident, les théologiens réfléchissent sur ce sujet et édictent une fatwa autorisant les musulmans qui le souhaitent à suivre les horaires de La Mecque pour le début et la fin du jeûne. Il faut savoir que pour un musulman norvégien, la durée quotidienne du jeûne peut dépasser de huit heures celle d'un musulman habitant à La Mecque.
Il convient de ne pas oublier que le jeûne est avant tout une pratique religieuse visant à la purification de l'âme et à l'élévation spirituelle. Il doit être une période où le croyant se consacre à la réflexion et à la méditation du Coran et de la Sunna du Prophète. L'objectif du Ramadan n'est pas que le soleil voie le croyant rompre son jeûne ou d'épuiser littéralement le pratiquant en l'affamant. L'objectif du Ramadan est d'affaiblir suffisamment le corps pour dégager l'esprit des sollicitations charnelles et favoriser ainsi un pouvoir de concentration et de méditation plus fort.
De même qu'il imcombe à l'homme de pratiquer le jeûne, il lui incombe également d'essayer de trouver des solutions faciles et adaptées à son temps et à son environnement afin que la pratique religieuse soit rendue aisée et ne constitue pas un fardeau que l'on porte péniblement sur soi. Le Coran affirme clairement : "Dieu veut pour vous la facilité et non la difficulté" (2, 185). D'après ce verset, l'homme ne doit-il pas aller dans le sens de la recherche de la facilité dans les obligations religieuses ? Facilité de surcroît voulue par Dieu Lui-même pour l'homme.

vendredi 6 août 2010

Driss Chraïbi : les cinq piliers de l'islam



Le Passé Simple du marocain Driss Chraïbi, paru en 1954, a fait l'effet d'une bombe explosant en pleine figure à la face des Marocains et des colonisateurs français. L'auteur livrait une description sans concessions des travers de la culture islamo-marocaine loin des clichés bon enfant et exotiques véhiculés par la littérature de l'époque. Dans ce livre, Driss Chraïbi laisse exploser sa colère et sa révolte contre les traditions de son pays et contre un islam sclérosé utilisé comme outil d'oppression. Avec le Passé Simple et son verbe acerbe et novateur, l'auteur fit entrer le roman maghrébin d'expression française dans la modernité et convia son peuple à une réflexion sur les problématiques modernes du Maroc et de la civilisation musulmane.
Voici un extrait où Driss Chraïbi s'en prend à la pratique routinière et dévoyée des 5 piliers de l'islam. Le jeûne, au lieu d'être un moyen d'élèvation spirituelle, est pratiqué par les musulmans dans la mauvaise humeur et en passant une bonne partie de la journée à dormir. Pareil pour la Zakat dont l'islam a imposé l'obligation à tous les croyants par solidarité envers les plus démunis de la société. Si les couches sociales modestes s'en acquittent conciencieusement, en revanche, les riches emploient toutes sortes de subterfuges pour s'en soustraire.
Un texte à méditer à l'approche du mois de Ramadan.

L'extrait :

"Les cinq commandements de l'Islam sont par ordre d'importance :
- La foi ;
- les cinq prières quotidiennes ;
- le jeûne du Ramadan ;
- la charité annuelle ;
- le pèlerinage à La Mecque.
"Pour ce qui est du premier commandement, tout le monde croit en Dieu bien que le "Marocain moyen" n'en respecte pas les corollaires : on peut jurer et être parjure, mentir, être adultère, boire. Mais la foi est sauve et Dieu Très-Puissant et Très-Miséricordieux.
"En ce qui concerne les prières, seules les personnes âgées les font. Encore que ce soit pour la plupart d'entre elles une habitude ou un manifeste. De sorte que celui qui croit en Dieu, jeûne pendant le Ramadan, ignore le vin et le porc, fait ses cinq prières par jour et tire le diable par la queue, est presque automatiquement étiqueté saint, pourvu qu'il soit d'un certain âge, qu'il porte au cou un chapelet assez lourd et que sa barbe soit fournie.
"Mon grand-père est un saint à titre posthume ; parce qu'il était pauvre, pieux et lunatique.
"Le jeûne est généralement admis dans les croyances et partout suivi comme un rite millénaire. C'est-à-dire qu'en dehors de ceux qui sont obligés de travailler tous les jours pour subvenir à leurs besoins, les gens paressent dans leurs lits jusqu'à midi et font ensuite des parties interminables de poker ou de loto, pour tuer le temps et tromper la faim. Les jeux de hasards sont interdits par la loi et le Ramadan est un mois de recueillement et de prières. J'ai toujours vu mon père pendant ce jeûne d'une humeur particulièrement massacrante parce qu'il ne pouvait pas fumer. Il sortait faire un petit tour vers midi, rentrait et épuisait tous les sujets de conversation et toutes les occasions de dispute. Le soir, il redevenait le plus doux des hommes parce qu'il avait fumé et ne disait plus rien parce qu'il fumait jusqu'au matin.
"Quand le Prophète Mohamed a prêché le jeûne, c'était pour que tous, riches et pauvres, jeunes et vieux, souffrent pendant une période déterminée, de l'aube au crépuscule, de la faim dont souffrent éternellement et uniquement les pauvres ; pour inciter tout le monde à garder en dépit de cette souffrance même un caractère égal en tout lieu et en toute circonstance ; pour que cette abstinence d'aliments et de boissons, de jouissances vénériennes et autres, forge les caractères et les volontés et prédispose, en purgeant les corps et les cerveaux, à un état d'âme susceptible d'assimiler une élévation vers Dieu. Enfin pour que la vie, coupée un mois sur douze par un changement total d'habitudes, ne risque pas par sa monotonie de transformer les hommes en robots.
"Le quatrième commandement est défini par les lois suivantes :
- un prélèvement de 2,5 % sur les biens doit obligatoirement revenir aux pauvres;
- ce prélèvement est annuel et doit être aussi précis que possible ;
- les biens immeubles qui ne rapportent pas ne sont pas passibles de taux.
"Au Maroc, on a adopté le jour de l'An Hégirien pour l'enrichissement des pauvres. En fait, j'ai toujours vu ce jour-là une distribution de pièces de monnaie, de figues et de dattes, faite surtout par les épiciers et les petits commerçants. Les riches prennent leurs précautions à l'avance, transformant leurs biens liquides en biens immeubles qui, de par la loi islamique, ne sont pas imposables. De la sorte, ils n'ont rien à donner à personne et n'auront pas de compte à rendre à leur conscience, ni à Dieu. Le Prophète n'a pas prévu cette escroquerie subtile. Bien plus, les immeubles et les terres acquis ainsi peuvent décupler de valeur en un minimum de temps. C'est l'une des raisons qui expliquerait les affaires miraculeuses.
"Par ailleurs, il se peu que des pauvres réunissent ce jour-là une somme assez rondelette. Il se retrouveront le lendemain mendiants, attendu qu'ils auront envoyé l'argent récolté dans leur douar pour s'acheter un lopin de terre ou du bétail.
"Le pèlerinage à La Mecque est prétexte aux Marocains riches pour visiter les pays du Proche-Orient. Je cite le cas de mon père qui est resté trois ans absent ; soi-disant pour se recueillir sur la Kaaba, la sainte Pierre Noire. A son retour, venant du Hedjaz, il distribua des dattes de Médine et du bois de santal à ses proches et amis, heureux d'avoir même un grain de poussière du pays saint. Ma mère lèche encore une de ses fameuses dattes, la vingt-septième nuit du Ramadan, la Nuit du Pouvoir où "anges et démons fraternisent sur les gazons tapissés de pétales de roses, au paradis". Mon père tendit sa dextre en un geste magnanime et tout le monde la baisa et la baise encore en gratifiant son possesseur du titre honorifique de Haj, c'est-à-dire un type qui a été à La Mecque. Par la suite, il devait nous apprendre que la presque totalité de sa fortune avait fondu dans les tripots de Damas et du Caire. Mais il s'est réellement recueilli sur la Kaaba et a donc droit à son titre. Louange à Dieu très-haut, père de l'univers et roi du Jugement dernier !"

Driss Chraïbi, Le Passé Simple, Folio, pp. 208-211.