Sindbad PUZZLE

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vendredi 6 mai 2011

Hâfez de Chiraz : Ce que Hâfez a dit de lui

 
Coupe, Iran, XIe siècle, Trésor de St-Marc, Venise

"Hâfez n'est pas dans l'arène des gens de pouvoir, il appartient à l'assemblée des amants. Pourtant on le voit souhaiter parfois être à la fête de la cour. Il est homme du paradis, mais il aime Chiraz, ses beautés, ses jeunes beautés. Il a une haute ambition, mais la gloire et l'argent ne l'intéressent nullement. Homme au regard élevé, il se reconnaît dans la figure du faucon royal et sait que son vrai séjour n'est pas ici-bas. Il a quitté le couvent auquel il a appartenu, car "on n'entrave pas les pieds des hommes libres". Il est soufi d'un outre-monde. Pourtant aussi, il est imparfait, puisqu'il cache en sa manche une idole. Il consent à n'être que ce que le destin lui a destiné. Il avance au désert dans la Quête. Car il a été séduit à jamais par l'Aimé, et cette séduction a anéanti en lui quarante années de savoir et de vertu. La parole ? C'est l'amour qui le lui a apprise. De sorte que sa poésie mérite de l'or. Elle est d'une grande finesse. Parole de gnose, elle est aussi un talisman contre le mauvais oeil. Le grand Nézâmi ne l'égale pas plus en parole qu'en pensée. A plus forte raison les autres poètes. Il a une belle voix, ses mots sont doux. Sa poésie déclamée est accompagnée de musique, Vénus elle-même ne fait pas aussi bien. C'est une parole connue du monde entier. Mais seuls les amants parlent en bien de lui. Sa parole restera un mémorial de vie. Il bouleverse ses auditeurs et il ne faut pas attendre de lui quiétude et sommeil, il n'accorde nul répit. Assurément, il fait partie des croyants, il est musulman, mieux même : il a en son coeur un Coran. De tête, il peut le réciter dans ses quatorze recensions. Mais c'est l'amour qui lui vient en aide. Il prie la nuit, il récite le Coran, entend les leçons qu'on en tire. Ce Coran qu'il vit ne lui a pas donné une vie heureuse et facile. De sorte que, parmi les soufis à l'hypocrisie notoire, il a une réputation d'infamie. Que dis-je ! Sa corruption est sans remède. Eh bien oui, plutôt que de refuser hypocritement le vin qu'on lui présente, il préfère dire franchement qu'il l'accepte ! Il aime même sa réputation d'hypocrite. Pour certains, il est récitant du Coran, pour d'autres il est videur de coupes, en fait, "je suis ce que tu vois". Il ironise sur son apparente turpitude, oui, il boit. Sans vin et sans luth, Hâfez n'existerait pas. Reste à savoir de quoi il s'agit. Le soufi est un videur de coupe, et Hâfez se garde du flacon, si vous voulez tout savoir. Finalement, sa vie est un mystère, même à ses propres yeux. A qui se confier ? Son unique confident est le vent. Quant à lui, il est le gardien de son propre mystère. Et si être musulman, c'est l'être comme Hâfez, alors attendez-vous à bien des surprises au Jour du Jugement ! Pour l'heure, quand vous passerez près de sa tombe, sachez qu'elle vous sanctifiera. Car il a quitté ce monde en gardant l'espoir de rencontrer la face de son Aimé. Vous pourrez dire aussi : "Je n'ai rien vu de plus beau que ton poème, Hâfez, j'en jure par le Coran que ta as en ton coeur !"
Voici donc le Hâfez que les princes buveurs et batailleurs, mais amis des lettres, ont eu devant eux, ont aimé et protégé.

Charles-Henri de Fouchécour, in Le Divân, Hâfez de Chiraz, Verdier poche

jeudi 5 mai 2011

Hâfez de Chiraz : Le Divân


4e de couverture :

Hâfez est le poète majeur de la poésie lyrique persane. Il vécut au quatorzième siècle à Chiraz. Les mots de ses poèmes sont ceux des spirituels de son temps, aussi ceux des fêtes à la cour, ceux des soldats ou de la chasse, du commerce, du jardin ou de la rue. Mais ses poèmes sont surtout habités du désir de voir le visage de l’Aimé, désir que ne font qu’aviver toutes les réalités du monde. Et si Hâfez jouit en Iran d’un prestige populaire qui ne s’est jamais démenti, c’est peut-être parce que l’amour a dans son œuvre une place si éminente qu’il semble effacer les frontières entre l’humain et le divin.
La traduction complète du Divân est la première qui paraît en français. Toute l’érudition du traducteur, Charles-Henri de Fouchécour, est mise au service de la beauté de la langue et du souci que chacun puisse faire de cette œuvre une lecture personnelle et approfondie.

Avis personnel :

Magnifique livre qui regroupe tout le Divân (recueil de poésie) de Hafez. Hâfez y chante l’Amour, l’ivresse mystique, la beauté de l’Aimé, sa passion pour l’Aimé, son désir incessant d’être perpétuellement dans la présence de l’Aimé. Aussi les poèmes évoquent avec une finesse et une pénétration psychologique rare la palette des sentiments passionnels éprouvés sous le feu de l’Amour. Les poèmes d’amour se muent en supplications, prières, plaintes, réprimandes, atermoiements adressés par l’amant à l’Aimé.
Chaque poème est commenté avec précision par le traducteur Charles-Henri de Fouchécour. Son introduction nous éclaire sur la place du Divân dans la littérature persane, situe l’œuvre et la vie de Hafez dans le contexte historique de l’époque. Les princes descendants des envahisseurs mongols dominent l’Iran en ce XIVe siècle et gouvernent leurs principautés en administrateurs et en mécènes éclairés, Tamerlan ravage le Moyen-orient, les confréries soufies se développent et le chiisme s’enracine solidement dans la région.
Les compétences déployées par Charles-Henri de Fouchécour pour nous aider à faire comprendre le Divân sont admirables. On reste impressionné par son érudition en lettres persanes, sa connaissance précise du Coran, sa maîtrise du Persan et le travail monumental accompli par lui pour traduire et commenter le Divân.
Le Divân est une œuvre immense. Des générations de lecteurs iraniens se sont tournées et se tournent toujours vers cette œuvre pour y trouver conseils, joie et réconfort dans les moments de peine et de détresse. ou lors des événements particuliers de la vie. Le Divân brûle de l’amour passion de Hâfez pour l’Aimé. Seul l’Amour vaut la peine d’être vécu et les souffrances qu’il inflige, même les plus intolérables, valent infiniment plus que toutes les joies et les plaisirs offerts par le monde sensible.

mardi 26 avril 2011

Omar Khayyam : Cent un quatrains


4e de couverture :

Omar Khayyâm ('Umar ibn Ibrahîm al-Khayyâmî) (c. 1047-c. 1122). Mathématicien, astronome (sans doute plus assuré des pouvoirs de la science que de ceux des astrologues, mais les deux termes alors se confondent), sceptique et pragmatique : "O roue des cieux, que de haine à toute ruine acharnée !", tel est Khayyâm. Erudit, ô combien ! il compose dans la forme usitée en poésie populaire, le robâï, un ensemble devenu l'un des livres fondateurs de la poésie persane. Proche de la tradition grecque bachique : plaisir et acceptation de l'éphémère. Toute beauté, toute pensée naît de l'argile-mère et y retourne. "Quel profond sentiment du néant des hommes et des choses", écrit Théophile Gautier. Choix, traduction originale et présentation par Gilbert Lazard.

Avis personnel :

Merveilleux petit livre de poésie dans une belle traduction de Gilbert Lazard publié aux éditions de La Différence dans la très belle collection Orphée dirigée par Claude-Michel Cluny.
Cent un quatrains qui nous permettent de voir le talent poétique d’Omar Khayyam et d’apprécier sa pensée hardie, provocatrice et désenchantée, pleine d’une angoisse métaphysique sur l’existence et le temps qui s’écoule inexorablement vers la mort et le néant. Devant la fuite du temps, la seule manière sage de se conduire est de vivre en consacrant chaque instant qui passe aux plaisirs de la vie, en particulier à ceux procurés par le bon vin et la compagnie du beau sexe.
La brève introduction de Gilbert Lazard nous montre le destin particulier qui fut celui des rubayat (ou robaï) au cours des siècles. De son vivant, Omar Khayyâm fut célèbre exclusivement comme un grand savant, réputé pour ses travaux en mathématiques, en astronomie et ses ouvrages philosophiques. En tant que poète, il fut totalement inconnu : ses quatrains n’ayant pas été publié de son vivant, probablement pense Gilbert Lazard à cause de leur contenu sulfureux et provocateur. Ce n’est que plusieurs décennies après sa mort que les rubayât commencèrent à circuler sous le manteau et eurent un succès inattendu auprès des soufis qui virent en eux un sens symbolique et mystique. Ce succès entraîna la fabrication de nombre de poèmes qui furent attribués à Omar Khayyam. Après une période de célébrité, ces poèmes tombèrent dans l’oubli et ce n’est que grâce aux célèbres traductions en anglais au XIXe siècle par Nicholson et qui rendirent Omar Khayyam célèbre en Occident que le monde arabo-islamique redécouvrit les rubayat. Des spécialistes se penchèrent alors sur eux afin d’établir une étude critique des manuscrits et tenter de démêler les poèmes authentiques de ceux apocryphes attribués à Omar Khayyâm.

lundi 4 avril 2011

Le rubayat : règles et forme



Omar Khayyam a écrit sa poésie sous une forme que l'on appelle "rubayat". Dans son introduction au "Cent un quatrains" d'Omar Khayyam, Gilbert Lazard nous explique les règles structurelles qui régissent le rubayat.

"La métrique de la poésie persane est quantitative, comme celle de la poésie latine classique. Le rubayat est caractérisé par un mètre particulier, qui compte douze ou treize syllabes, avec une césure fréquente après les quatre ou cinq premières. Plutôt qu'un quatrain c'est un double distique, car il se divise ordinairement en deux parties égales. La rime, unique, figure obligatoirement aux deux premiers vers et au dernier, facultativement et rarement au troisième. Le contenu répond le plus souvent à cette structure rythmique. Les deux premiers vers posent un sujet, fréquemment sous la forme d'un petit tableau ; le troisième introduit une nouvelle idée, dont le développement dans le quatrième rejoint le premier motif par une pointe inattendue. Le secret du rubayat est dans l'art de donner au troisième vers la "courbe conceptuelle" qui permettra au quatrième de "revenir" de manière piquante."

Exemple :
"Si tu t'enivres, Khayyam,
          l'ivresse te soit bonheur ! [rime en bâsh]
Si tu étreins une femme,
          cet amour te soit bonheur ! [bâsh]
Toute chose de ce monde
          s'achève dans le néant : [ast]
Dis-toi que tu es néant,
          et vivre te soit bonheur ! [bâsh]
Omar Khayyam, Cent un quatrains, traduction Gilbert Lazard, Orphée La Différence

samedi 2 avril 2011

Omar Khayyâm : Un religieux dit un jour

Femmes dansant, Palais de Hasht Behest, Ispahan, XVIIe siècle
Un religieux dit un jour

Un religieux dit un jour
          à une fille perdue :
Folle, qui te prends toujours
          aux rets du premier venu !
Elle répondit : C'est vrai,
          je suis bien ce que tu dis,
Mais toi, révérend ami,
          es-tu tel que tu parais ?
_______________

Oui, nous sommes bienfaisants

Oui, nous sommes bienfaisants
          plus que toi, mufti austère,
Et plus que toi tempérants
          dans notre ivresse ordinaire :
Toi tu bois le sang des hommes
          et nous celui de la vigne ;
Je te fais juge, examine
          lequel est plus sanguinaire.
______________

On nous promet dans le ciel

On nous promet dans le ciel
          des houris aux yeux de braise,
Et du vin, du lait, du miel,
          pour notre joie et notre aise.
Pourquoi donc d'aimer le vin
          et l'amour nous fait honte,
Puisque c'est en fin de compte
          ce qu'on nous offre demain ?
_______________

Je bois et les bien-pensants

Je bois et les bien-pensants
          de droite et de gauche clament
Que j'ai grand tort, car le vin
          est l'ennemi de l'islam.
L'ennemi ? Eh bien, tant mieux !
          Boire le sang ennemi
Est sans conteste oeuvre pie :
          je m'en veux gorger, par Dieu !

Omar Khayyâm, Cent un quatrains, Trad. Gilbert Lazard, Orphée La Différence

lundi 21 mars 2011

Sohrâb Sepehrî : Oasis dans l'instant

Sohrâb Sepehrî

Oasis dans l'instant

Si vous venez me chercher quelque part,
Je serai en un lieu nulle part [1].
Derrière ce nulle part, il y a quand même quelque part.
Derrière ce nulle les veines de l'air
Sont pleines de chardons qui nous apportent les messages [2]
De ces fleurs épanouies sur les confins des terres lointaines.
Et le sable porte aussi l'empreinte des chevaux
De ces fringants cavaliers qui ont franchi à l'aube
Les hauteurs ivres de l'assomption des fleurs.
Derrière ce nulle part, le parasol du désir reste à jamais ouvert :
Et quand le souffle de la soif frémit dans la racine d'une feuille
Les cloches de la pluie se mettent à sonner.
Ici l'homme est tout seul
Et dans cette solitude
L'ombre de l'orme s'étend jusqu'à l'éternité.

Si vous venez m'y chercher,
Venez-vous-en donc lentement et doucement
De crainte que ne se raye
La porcelaine de ma solitude.

[1] Un lieu nulle part : Hishestan, on songera au Na Koja Bad, le pays du non-où de Sohravardi
[2] Chardons : Qasadeh, fleur messagère en Iran

Sohrâb Sepehrî, Les pas de l'eau, Orphée La Différence

mercredi 16 mars 2011

Sohrâb Sepehrî : Lumière, moi-même, fleurs, eau

My Mother, Sohrâb Sepehrî
Lumière, moi-même, fleurs, eau

Pas de nuage.
Pas de vent.
Je m’assieds au bord du bassin :
Jeu frétillant des poissons, lumière, fleurs, eau, reflet de moi-même.
Eclat virginal de la grappe de vie.
Ma mère cueille du basilic.
Pain, basilic et fromage.
Ciel sans taches, pétunias lavés à la pluie.
Salut imminent : accroché aux fleurs du jardin.

Que de caresses ne verse-t-elle pas, cette lumière
Qui rêve dans le bol de cuivre !
L’échelle se prolongeant jusqu’au sommet du mur
Fait descendre l’aube sur la terre.
Derrière le sourire se cachent tant de choses.
Le mur du temps est percé d’un trou
Au travers duquel je vois mon visage.
Il y a tant de choses dont j’ignore le secret !
Je sais que je mourrai si j’arrache un jour un brin d’herbe.
Je prends mon essor jusqu’à la voûte céleste :
Ne suis-je donc pas tout pourvu d’ailes ?
Je me fraie un chemin dans les ténèbres :
Ne suis-je donc pas tout armé de lanternes ?
Je suis toute lumière, tout empli du sable des plages,
Tout branchage, tout feuillage.
Je suis plein de routes, de ponts, de rivières, de vagues,
Débordant du reflet des feuilles sur les eaux.
Et pourtant combien est profond ce vide de mon être !

Sohrâb Sepehrî, Les Pas de l’eau, Orphée La Différence

lundi 14 mars 2011

Sohrâb Sepehrî biographie

Sohrâb Sepehrî

Sohrâb Sepehrî est né à Kashan en 1928. Il fait ses études primaires et secondaires dans sa ville natale. En 1948, il s'inscrit à l'Ecole des Beaux-Arts de Téhéran, il y achève ses études en 1953 et obtient le premier prix. Il publie son premier recueil de poèmes Mort de la couleur (Marg-e-rang) en 1951. En 1957 il voyage en Europe, visite l'Angleterre puis s'installe à Paris où il s'inscrit à l'École des Beaux-Arts pour étudier la lithographie. En 1960 il obtient le premier prix de la biennale de peinture à Téhéran. Cette même année il voyage au Japon, y séjourne plusieurs mois et y fait l'apprentissage de la gravure sur bois chez un maître japonais.
En 1961 il publie son deuxième recueil de poésie Décombres du soleil (Âvâr-e âftâb) puis L'Orient de la tristesse (Shargh-e-andûh). En 1964, il se rend en Inde et au Pakistan où il reste plusieurs mois. En 1965 il publie son célèbre Les Pas de l'eau (Sedây-e pay-e âb) et après un séjour en Europe il publie un autre long poème, Le Voyageur (Mosâfer) qui paraît dans la revue Arash.
En 1967 paraît l'Espace vert (Hajm-e sabz), son œuvre la plus célèbre qui fait sa renommée comme un des poètes les plus originaux de l'Iran contemporain. Il participe en 1969 à la biennale de Paris puis se rend à New York où il expose ses toiles à la galerie de Paris. En 1973, il s'installe de nouveau à Paris à la Cité des Arts pendant un an. En 1977 paraît le recueil complet de sa poésie sous le titre de Huit livres (Hasht ketâb) où paraissent aussi les derniers poèmes : Tout néant, tout regard (Mâ hitch, mâ negâh).
Sohrâb Sepehrî s'éteint en avril 1980 à la suite d'une leucémie aiguë. En 1990 paraissent les essais posthumes du poète sous le titre de La Chambre bleue (Otagh-e âbî).

Source : Orientation biobibliographique, in Sohrâb Sepehrî, Les Pas de l'eau, Traduit du persan et présenté par Daryush Shayegan, Orphée La Différence

Sohrâb Sepehrî : Les Pas de l'eau (extrait)

Peinture de Sohrâb Sepehrî

Magnifique chant mystique où l'adoration adressée à Dieu par l'homme se confond avec celle adressée par la nature au Créateur. Par le biais du rituel religieux, l'homme entre en harmonie et en communion avec la création en un même élan d'adoration. Foi, nature et homme ne font alors plus qu'un.
En lisant cet extrait de poème, on ne peut manquer de songer au verset coranique affirmant : "Les sept Cieux, la Terre et tout ce qu'ils renferment célèbrent le Nom du Seigneur, et il n'est rien dans la Création qui ne proclame Sa gloire. Mais vous ne comprenez pas leur façon de L'exalter. En vérité, Dieu est Plein de compassion et de mansuétude." (Coran, XVII, 44)

"Je suis musulman.
J'ai comme direction de la Mecque une rose.
Comme napperon de prière une source.
Comme sceau de prière la lumière.
La plaine est le tapis de ma prière.
Je fais mes ablutions aux vibrantes fenêtres de la lumière.
Dans ma prière coule la lune.
Coulent les couleurs de l'arc-en-ciel.
A travers ma ferveur transparaît la pierre
Tant sont diaphanes les cristaux de ma prière.
Je commence ma prière quand le vent évoque
L'appel du Muezzin sur le minaret du cyprès.
Je commence ma prière quand l'herbe invoque
Le Nom de Allah le Très-Haut,
Quand la vague se dresse à l'appel vertical de Dieu.
Ma Kaaba est au bord de l'eau.
Ma Kaaba est sous les acacias.
Ma Kaaba est une brise qui souffle de jardin en jardin, de ville en ville.
Ma "Pierre Noire" est la clarté vive des parterres."

Sohrâb Sepehrî, Les Pas de l'eau, Orphée La Différence

dimanche 13 mars 2011

Sohrâb Sepehri : "Les Pas de l'eau"


4e de couverture :

Sohrâb Sepehri (1938-1980). Originaire des oasis de Kâshâh, la "Terre verte", Sepehrî s'est voulu solitaire, guetteur à la croisée des temps, des éléments et des cultures. Et pénétré de sa vocation à dépasser la pauvreté spirituelle deu siècle, à retrouver les sources d'une mémoire, les pouvoirs d'un langage se pliant mal au "lyrisme de pensée". En même temps, il renoue avec les leçons de Hâfez et de Rûmî, enchâssant dans ses vers la beauté de la vie pastorale, de l'instant, et la nécessaire pérennité du "nulle part", refuge consenti "de crainte que ne se raye la porcelaine de ma solitude". Le choix, la traduction (en collaboration avec l'auteur), et la présentation sont de Daryush Shayegan.

vendredi 11 mars 2011

Hâfez : L'espoir de m'unir à Toi me tient en vie

Reza Abassi
Le ghazal 294 est un magnifique chant d’un amant qui vit dans l’éloignement d’un Bien-Aimé qui est tout pour lui. Il l’est à ce point que la mort sous Son glaive lui est préférable à tout secours venant d’un autre. Le ghazal entier peut être récité à Dieu comme un psaume.

« Que mille adversaires cherchent ma perte,
Si Tu m’es ami, je n’ai crainte des ennemis.

L’espoir de m’unir à toi me tient en vie,
Sans quoi, je crains à tout moment qu’être séparé de Toi me perde.

D’instant en instant si je ne perçois dans le vent Ton parfum,
De moment en moment, comme la rose, de chagrin je déchire mon col.

Les deux yeux iraient-ils dormir et quitter Ton image de rêve ? Jamais !
Le cœur serait-il patient à distance de Toi ? Que non !

Je préfère la blessure que Tu donnes au baume qu’un autre y met.
Je préfère le poison que Tu donnes à la thériaque des autres.

Ma mort par le coup de Ton épée est notre vie éternellement !
Car mon âme se trouve bien d’être immolée à Toi.

Ne tourne pas bride ! Si Tu me frappes de l’épée,
Je fais de ma tête un bouclier et ne lâche pas la sangle de Ta selle.

Comment chaque regard Te verrait tel que Tu es ?
Chacun comprend à la mesure de sa vue.

Aux yeux des gens Hâfez deviendra grand à ce moment
Où à Ta porte il posera sur la poussière sa face de misère.

Hâfez, Le Divân, Introduction, traduction du persan et commentaires par Charles-Henri de Fouchécour, Verdier poche

dimanche 6 mars 2011

Hâfez : Du vin ! Du vin, ô amis

Echanson servant du vin, Palais de Chehel Sotun, XVIIe siècle, Ispahan,

L'aube est un moment particulier pour Hâfez, c'est le moment du lever de l'astre solaire. La lumière va dissiper les ténèbres. La prière effectuée à l'aube est considérée par Hâfez comme la plus efficace : elle est toujours entendue et exaucée. Le vin, s'il est besoin de le rappeler, est le symbole de l'extase mystique pour les soufis.

"Pointe l'aube et le nuage a tendu son fin rideau.
Le vin de l'aube ! Le vin de l'aube, ô compagnons !

Goutte la rosée sur la face de la tulipe.
Du vin ! Du vin, ô amis !

Dans l'allée du jardin les fleurs ont dressé un lit d'émeraudes.
Saisis le vin pareil au rubis incandescent !

De nouveau ils ont fermé la porte de la taverne. [1]
Ouvre, ô Toi qui ouvres les portes !

En pareille saison, il est étrange [2]
qu'ils aient fermé en toute hâte la taverne !"

[1] "ils", ce sont les autorités religieuses, les docteurs de la loi, rigides, bornés et sourcilleux.
[2] "saison", mousem qui selon le contexte signifie aussi "printemps". Extase, aube, rosée, printemps, autant de symboles de l'éveil et de la résurrection spirituels.

Hâfez, Le Divân, Verdier poche, Ghazal 13