Sindbad PUZZLE

Retrouvez des chefs-d'oeuvre de la miniature persane et indienne en PUZZLES sur le site : http://www.sindbad-puzzle.com/

Affichage des articles dont le libellé est Inde. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Inde. Afficher tous les articles

dimanche 10 février 2013

La grâce féminine du Taj Mahal

Taj Mahal, Vasili Vereshchagin

"Mais la configuration générale du Tâj, comme son apparence extérieure, n'ont pas été exemptes de critiques. Certains spécialistes pensent qu'ils souffre des faiblesses inhérentes à son époque : un manque de hardiesse et de puissance architecturales. A la différence du mausolée d'Humayun ou de la Buland Darwaza, le raffinement serait ici plus remarquable que l'ampleur ou la structure de l'édifice. Il enchante, il ne subjugue pas. Il n'y a ni recherche intellectuelle dans l'esthétique, ni originalité dans la forme. La décoration excessive caractériserait la dégénérescence de l'art moghol et le Tâj ne constituerait nullement un temps fort de l'architecture, symétrie et pureté des lignes n'indiquant rien d'autre qu'une rigidité dogmatique. Ainsi l'oeuvre serait dénué d'imagination selon les uns, et selon les autres brillerait d'un éclat superficiel. Le pittoresque de sa disposition, son apparence éthérée, ses formes délicates, sa décoration raffinée, aux contours subtils, contribueraient aussi à en faire un spécimen "efféminé" d'architecture. En revanche, certains prétendent que l'effet était voulu. E. B. Havell, par exemple, le regarde comme un hommage délibéré rendu à la "Dame du Tâj". Selon lui, "Le Tâj était sensé être féminin. Toute sa conception, chaque ligne, chaque détail expriment l'intention des architectes. Il est Mumtâz elle-même, radieuse dans sa beauté juvénile... ou plutôt, il communique une pensée plus abstraite, il est l'hommage de l'Inde rendu à la grâce de la féminité indienne, la Vénus de Milo de l'Orient".

Source : Taj Mahal, Amina Okada, Imprimerie Nationale

lundi 28 janvier 2013

Mother India

Mother India, MF Husain



"[...] car c'était l'Inde Mère elle-même, l'Inde Mère avec son faste criard et son mouvement inépuisable, l'Inde Mère qui aimait, trahissait, mangeait et dévorait ses enfants puis qui les aimait de nouveau, ses enfants dont les relations passionnées et les querelles sans fin allaient bien au-delà de la mort; elles s'étendaient dans les immenses montagnes comme des exclamations de l'âme, et le long des larges fleuves charriant miséricorde et maladie, et sur les plateaux arides ravagés par la sécheresse sur lesquels des hommes entamaient la terre stérile à la pioche; l'Inde Mère avec ses océans, ses palmiers, ses rizières, ses buffles aux trous d'eau, ses grues aux cous comme des portemanteaux perchées sur la cime des arbres, et des cerfs-volants tournant hauts dans le ciel, et les mainates imitateurs, la brutalité des corbeaux au bec jaune, une Inde Mère protéenne qui pouvait devenir monstrueuse, qui pouvait n'être qu'un ver sortant de la mer avec le visage d'Epiphania emmanché d'un long cou squameux; qui pouvait devenir meurtrière, qui dansait avec la langue de Kali et le regard qui louche pendant que mourraient les multitudes; mais au-dessus de tout, au centre exact du plafond, au point où convergeaient les lignes de toutes les cornes d'abondance, l'Inde Mère avec le visage de Belle." (Folio poche - p. 105)

Source : Salman Rushdie, Le dernier soupir du Maure, Folio

jeudi 5 mai 2011

Amaru : Poèmes érotiques


L’amant soumis

La haine, ô ma belle, a donc pris décidément dans ton cœur la place de l’amour !... Eh bien soit : puisque tu le veux, il faut bien s’y soumettre. Mais rends moi, je te prie, avant notre rupture, toutes les caresses que je t 'ai faites, et tous les baisers que je t’ai donnés

La protégée de l’amour

Où vas tu donc ainsi, fille charmante, au milieu de la nuit ?
- Je vole où m’attend celui qui m’est plus cher que l’existence.
- Quoi ? toute seule, et tu n’éprouves aucune crainte ?
- Eh ! n’ai je pas pour compagnon de voyage l’Amour aux flèches acérées ?

La fidélité à l’épreuve

Pauvre innocente, quoi ! dans l’excès de ta simplicité, consentirais-tu donc à sacrifier ainsi les plus beaux instants de ton existence à un seul amant qui te trahit peut être ?... Allons, ma chère, un peu de hardiesse : quelle folie de se piquer d’une fidélité à toute épreuve ! allons donc, du courage !... « Paix, paix ! » répond à sa perfide conseillère la jeune fille tout effrayée ; prends garde : ce maître de ma vie qui repose là dans mon cœur va t’entendre !...

Le feu de l’amour

Le feu de l’amour qui, jusque dans les guirlandes de fleurs, les pétales du lotus ami de l’onde, dans des vêtements humides, dans les gouttes de rosée que distillent les frais rayons de la lune, dans l’essence du santal, trouve de nouveaux aliments pour activer sa flamme, comment espérer jamais de l’éteindre.

Anthologie érotique d'Amarou, trad. A.L.Apudy, Paris, 1831

lundi 31 janvier 2011

Tagore : Accept me

Tagore

Accept me, dear God, accept me for this while.
Let those orphaned days that passed without You be forgotten.
Only spread this little moment wide across Your lap, holding it under Your light.
I have wandered in pursuit of voices that drew me, yet led me nowhere.
Now let me sit in peace and listen to Your words in the soul of my silence.
Do not turn away Your face from my heart's dark secrets, but burn them till they are alight with Your fire.

Rabindranath Tagore, The heart of God. Prayers of Rabindranath Tagore, Tuttle Publishing.

vendredi 7 janvier 2011

John Keay : "The Great Arc : the dramatic tale of how India was mapped and the Everest named"


4e de couverture :

The Great Indian Arc of the Meridian, begun in 1800, was the longest measurement of the earth's surface ever to have been attempted. Its 1600 miles of inch perfect survey took nearly fifty years, cost more lives than most contemporary wars, and involved equations more complex than any in the pre-computer age. Hailed as 'one of the most stupendous works in the history of science', it was also one of the most perilous. Through hill and jungle, flood and fever, an intrepid band of surveyors carried the Arc from the southern tip of the Indian subcontinent up into the frozen wastes of the Himalayas. William Lambton, an endearing genius, had conceived the idea; George Everest, an impossible martinet, completed it. Both found the technical difficulties horrendous. With instruments weighing half a ton, their observations had often to be conducted from flimsy platforms ninety feet above the ground or from mountain peaks enveloped in blizzard. Malaria wiped out whole survey parties; tigers and scorpions also took their toll.
Yet the results were commensurate. The Great Arc made possible the mapping of the entire Indian subcontinent and the development of its roads, railways and telegraphs. India as we now know it was defined in the process. The Arc also resulted in the first accurate measurements of the Himalayas, an achievement which was acknowledged by the naming of the world's highest mountain in honour of Everest. More important still, by producing new values for the curvature of the earth's surface, the Arc significantly advanced our knowledge of the exact shape of our planet.

Avis personnel :
Mapping India relate la mission menée au début du XIXe siècle par la Trigonometry Survey de Londres pour déterminer la superficie de l’Inde. Le sujet peut paraître surprenant mais l’auteur nous replace l’intérêt d’une telle opération et ses objectifs dans le cadre de l’époque et nous précise les enjeux scientifiques qui motivaient une telle entreprise de la part des Anglais.
Le calcul de la superficie de l’Inde constitua un véritable travail de fourmi. Il s’agissait pour les géomètres de déterminer la distance entre deux points en calculant grâce à l’aide de fonctions trigonométriques les angles obtenus par le tracé d’un triangle sur une parcelle de terrain. Les géomètres progressaient ainsi sur le territoire indien en le couvrant d’un maillage de triangles successifs. L’ampleur de la tâche coûta financièrement à l’Angleterre bien plus que les guerres de conquête pour le contrôle du sous-continent indien. Le travail de traçage des triangles puis de calcul des longueurs à l’aide d’un matériel coûteux, sophistiqué, fragile et encombrant qu’il fallait transporter par monts et vaux, se révéla extrêmement long et pénible. Les géomètres et leur équipe logistique qui comprenait une cinquantaine de personnes, eurent à faire face aux nombreux dangers et menaces du territoire indien : bêtes féroces, maladies, intempéries, inondations, chaleurs extrêmes. Les tribulations de nos savants nous sont narrées par l’auteur avec beaucoup d’humour, d’autant plus que les situations incongrues auxquelles ils eurent à faire face ne manquèrent pas. L’auteur en écrivant ce livre a réussi un véritable tour de force en matière de vulgarisation. Bien que traitant de questions scientifiques pointues, le livre se lit d’une manière aisée et agréable. On s’attache aux personnages, on rit des péripéties des acteurs, on s’émeut devant l’abnégation dont font preuve les scientifiques dans leur mission et on découvre une Inde au climat implacable qui fait tomber les européens comme des mouches.
Mais Mapping India c’est aussi le récit du parcours de deux savants que tout oppose. L’un, William Lambton, modeste et effacé, doux envers ses subalternes, et tout entier dévoué à sa mission. L’autre, George Everest, orgueilleux et vaniteux, dur envers ses serviteurs, et pour qui la mission représente essentiellement une opportunité pour briller dans le monde scientifique et obtenir la reconnaissance de ses pairs. Lambton mourra dans l’anonymat dans un trou perdu de l’Inde. Everest aura la chance de voir le plus haut sommet du monde baptisé d’après son nom. Mais, après leur mort, les deux hommes sombreront invariablement dans l’oubli. A tel point que bien peu de gens aujourd’hui se souviennent d’eux et sont capables de dire d’où le mont Everest tire son nom.

dimanche 7 novembre 2010

L'humour du Bouddha et l'offenseur offensé

Bouddha souriant, Angkor


"He [Buddha] had a fine sense of humour. Once when he was asked how a drop of water could be prevented from drying up, he cheerfully replied : "By throwing it into the sea.
On another occasion, when a yogi on a riverbank told him that after many years of rigorous austerities he had learned to walk on water, Buddha replied, "What a pity to have spent so much effort - a little further on they will take you across the river for a small coin."
And when he was once abused by a young man, Buddha asked him, "Son, if a man declined to accept a present made to him, to whom would it belong ?" The man answered : "In that case it would belong to the man who offered it." And Buddha said : "My son, thou has railed at me, but I decline to accept thy abuse, and request thee to keep it thyself." As the youth remained silent, Buddha continued : "A wicked man who reproaches a virtuous one si like one who looks up and spits at the sky ; the spittle soils not the sky, but comes back and defiles his own person... The virtuous man cannot be hurt and the misery that the other would inflict recoils on himself."

Source : Abraham Eraly, Gem in the lotus, Phoenix, p. 220

samedi 30 octobre 2010

Abraham Eraly : "Gem in the lotus"




4e de couverture :

India is a land of long cultural continuities, and it's age-old and venerable traditions are in many ways still alive in India today. Abraham Eraly here explores the fascinating story of the origins of this civilisation, and the lifestyles of its ancient people.

The story begins with the Indus Civilisation, which endured for a thousand years between 2500 and 1500 BC. It was eventually superseded by Aryan migrants, who composed, on the banks of the rivers of Punjab, the Vedas, the oldest religious literature in an Indo-European language. The Vedic tradition gradually transformed into classical Hinduism, and an all-embracing and holistic worldview emerged.

The central focus of the book is on the life and teachings of Buddha, whose compassionate wisdom would, over a millennium, transform the very psyche of Asia.

The closing chapters of the book deal with the fall of the Mauryan Empire, the largest and most rigorously organised empire in Indian history, and portray the life of its great philosopher-king, Asoka, whose emblem, the Buddhist wheel of virtue, today adorns the national flag of India.

Avis personnel :

Le livre relate la période de l'histoire indienne allant de l'arrivée et de l'implantation des premiers habitants en Inde jusqu'à la fin de la dynastie Maurya en 187 avant J.C. Dans son ouvrage, l'auteur s'attarde particulièrement sur la vie et l'enseignement du Bouddha ainsi que sur le souverain maurya Asoka.
Je dois avouer que, d'une manière générale, j'ai trouvé le livre particulièrement pénible à lire et que, fait très rare, j'ai sauté plusieurs chapitres, notamment ceux relatifs à l'organisation administrative de la société indienne durant les ère védique et maurya. Les parties les plus intéressantes sont celles qui traitent de la civilisation de l'Indus, de la vie du Bouddha, de la campagne militaire d'Alexandre le Grand et du règne d'Asoka.
L'écriture manque de fluidité. L'auteur ne parvient pas à nous intéresser véritablement. Il accumule quantité de données, de détails et de conjectures qui finissent par nous lasser tant ils alourdissent le texte. et freinent la progression de la lecture. Bref, un livre que je ne recommande pas particulièrement.

Une réflexion des sages de l'Inde à Alexandre le Grand

Le souverain de Paurava (région du Pendjab actuel), Pôrus, vient faire sa reddition à Alexandre après sa défaite à la bataille de l'Hydaspe, sur les rives de la rivière Jhelum. La victoire d'Alexandre à Jhelum le rendit maître d'une partie de l'Inde.


"Je [Arrien] ne puis m'empêcher de louer ici une réflexion des sages de l'Inde. Ils se promenaient dans une prairie, théâtre de leurs conversations philosophiques, lorsque voyant passer Alexandre à la tête de son armée, ils se bornèrent à frapper la terre du pied. Le conquérant leur en fait demander la cause par un interprète. « Alexandre, ce peu de terre que nous foulons, voilà tout ce que l'homme en peut occuper. Tu ne diffères du vulgaire des humains que par la curiosité et l'ambition qui t'entraînent si loin de ta patrie pour le malheur des autres et de toi-même. Lorsque tu mourras, et ce moment n'est pas loin, tu n'occuperas que l'espace nécessaire à ta sépulture."

Arrien, Expéditions d'Alexandre, Biblothèque Militaire, 1835, Livre VIIe, chapitre I.

mercredi 13 octobre 2010

La cérémonie de la pesée (ceremony of weighing) chez les Moghols

Miniature tirée des Mémoires de Jahanghir, 1615-1625. Jahanghir pèse son fils Khurram, le futur Shah Jahan, contre de l'or et de l'argent pour son seizième anniversaire. Les métaux précieux sont sont ensuite distribués en charité aux pauvres. Source : Victoria and Albert Museum, Londres

A l'époque moghole existait une cérémonie curieuse qui consistait lors de certaines occasions (anniversaires, jours de fêtes...) à offrir en charité aux pauvres l'équivalent du poids du souverain ou du prince héritier en or, en argent, en monnaie ou en diverses denrées alimentaires. L'ambassadeur de la Compagnie Anglaise des Indes Orientales, Thomas Roe, nous a laissé dans sa relation de voyages dans l'empire moghole, un témoignage de cette cérémonie.

"At Mandu, Roe [l'Ambassadeur de la East Indian Company] saw the emperor being weighed on his birthday against a variety of precious metals and stones, a ceremony which he had missed the previous year at Ajmer, greatly to Jahangir's anger, because a messenger misled him about the time of it. The emperor sat on one side of a pair of golden scales while bags of gold were placed to balance him on the other, followed by the same weight in silver, jewels, precious cloth and foodstuffs. Roe was unimpressed because the precious metals were not visible ("it being in bagges might bee pibles"), and he argues that since the sacks were carried inside again afterwards it was not likely that the goods would be distributed in charity, as they were intented to be ; but it seems improbable that the Great Moghul would have connived at such an easily discovered fraud suggesting poverty. The ceremony of the weighing derived from a Hindu custom known as tuladana and is usually said to have been introduced into the Moghul calendar by Akbar, but certainly Humayun was weighed against gold as early as 1533. From Akbar onwards there were two weighings each year, one for solar birthday in public and one for the lunar birthday, usually in the privacy of the harem ; the monarch's solar and lunar birthdays coincided only on the day of his birth, after which they separated by a further eleven days each year. Being fat cost the emperor money but could on occasion benefit a private citizen, as when Jahangir weighed Ustad Mohammed Nayi against rupees to reward him for his flute-playing, or gave the astrologer Jotik Ray his own weight for a correct prediction. The comfortable astrologer turned out to weight two hundred rupees more than the musician."

Bamber Gascoigne, The Great Moghuls, Jonathan Cape Ltd, p. 156

lundi 11 octobre 2010

Bamber Gascoigne : "The Great Moghuls"

Bamber Gascoigne, The Great Moghuls, Robinson Publishing

4e de couverture :

Bamber Gascoigne's classic book tells of the most fascinating period of Indian history, the sixteenth and seventeenth centuries, when the country was ruled by the extraordinarily talented dynasty of emperors known to European travellers as 'the Great Moghuls', for their almost limitless power and incomparable wealth. Here is a unique picture of the way of life of India's most flamboyant rulers - their sublime palaces, their passions, art, science and religion, and their sophisticated system of administration that stabilized the greater part of India and was later adopted by the British. Acclaimed by travellers and scholars alike, and beautifully illustrated in colour, this is a book for anyone with an interest in India's glorious past and achievements.

Avis personnel :

Bien que publié pour la première fois en 1971, "The Great Moghuls" de Bamber Gascoigne reste toujours l'une des références pricipales sur l'histoire de la dynastie moghole. Le livre couvre la période  allant de la conquête de l'Inde par Babur en 1526 à la mort d'Aurangzeb en 1707. L'ouvrage est particulièrement agréable à lire, accessible à tous et enrichi par de superbes illustrations qui viennent éclairer les explications architecturales et artistiques. Au fil des pages, on s'attache à la personnalité complexe des souverains moghols qui loin d'être des brutes sanguinaires étaient des amateurs d'art éclairés et doublés, pour certains d'entre eux, de poètes et d'écrivains talentueux. Ainsi, Babûr et  Jehanghir qui nous ont laissé des journaux de bord remarquables où ils nous font part non seulement de leurs tribulations militaires mais également de leurs observations tout en finesse de la faune et de la flore ainsi que de la psychologie humaine. Ils se livrent à nous sans fards, avec une honnêteté peu commune, en ne nous dissimulant rien de leurs faiblesses et de leurs défauts comme ce penchant immodéré qu'ils ont pour l'alcool et la drogue. Les Moghols furent de grands bâtisseurs, en particulier Shah Jahan dont le Taj Mahal, mausolée édifié en l'honneur de sa bien-aimée épouse défunte, constitue certainement l'un des joyaux de l'architecture mondiale. Régnant sur un pays non musulman, les empeureurs moghols, à l'exception notable d'Auranzab, firent preuve d'une tolérance exceptionnelle envers la communauté hindoue et allèrent même jusqu'à adopter les us et coutumes de l'Inde, au point qu'aux yeux des ulama (les docteurs de la Loi islamique) traditionnalistes, ils passaient davantage pour des hindous que pour des musulmans.
Ce livre de Bamber Gascoigne mériterait d'être traduit en français car je ne crois pas qu'on trouve dans la langue de Molière un récit aussi détaillé mais surtout aussi agréable et vivant sur cette dynastie prestigieuse qui a marqué d'une empreinte indélébile l'histoire et les arts de l'Inde.

vendredi 17 septembre 2010

Le British Raj et l'âme de l'Inde

Une équipe de polo anglo-indienne


"En décembre 1947, quelques mois après l'indépendance de l'Inde, Malcolm [Darling] rencontre à Londres un de ses collègues britanniques qui a comme lui travaillé pendant longtemps dans l'administration impériale. Ils échangent leurs impressions et se livrent à un examen de conscience, à un bilan de la colonisation britannique. Pour Malcolm, l'Inde a quelque chose de précieux que les Britanniques eux-mêmes, trop tournés vers les choses matérielles, n'ont pas. Ils ont manqué de sensibilité, ils n'ont pas pris en compte l'âme de l'Inde, ils l'ont brimée alors qu'elle était la source de sa force - et c'est bien là la grave erreur. L'autre erreur est leur propre arrogance, leur sentiment de supériorité, de mépris, leur conviction aveugle que l'Occident détenait toutes les solutions politiques, économiques et morales."

Arundhati Virmani, India 1900 - 1947. Un britannique au coeur du Raj, Editions Autrement, p. 172

mercredi 15 septembre 2010

Le fakir et Jésus



"Lors d'une tournée, Malcolm Darling croise un fakir ("ascète"), qui l'accueille en lui serrant la main. Dans sa poignée de main, Malcolm sent l'amaigrissement du corps et la ferveur de l'âme du personnage. le fakir revient le lendemain matin dans la petite résidence où loge Malcolm :
- Que Dieu te donne la lumière, dit le fakir.
- Et comment aurai-je la lumière ?
Il fixe alors ses yeux gris désenchantés sur Malcolm. Il a sûrement noté l'abondance du petit déjeuner sur la table, car il répond :
- Mange moins que de besoin pendant quarante jours. Assieds-toi en silence dans un endroit et répète ton credo : Jésus est l'esprit de Dieu. Alors, la lumière peut venir en toi.
Après une pause, il ajoute :
- Tu es âgé. La lumière viendra lentement.
Il serre la main de Malcolm et le quitte en disant à nouveau :
- Que Dieu te donne la lumière.
Quoique sceptique, Malcolm reconnaît que ce n'est pas un fou, mais un homme réellement en quête de la vérité : "La lumière dans ses yeux suggéra qu'il n'avait pas cherché en vain."

Arundhati Virmani, India. 1900 - 1947. Un britannique au coeur du Raj, Editions Autrement, pp. 100-1

mardi 14 septembre 2010

Arundhati Virmani : "India 1900 - 1947. Un Britannique au coeur du Raj"



4e de couverture :

En 1904, le jeune Malcolm Darling quitte Eton, Cambridge, Londres pour le prestigieux Indian Civil Service, la haute administration coloniale en Inde. C'est investi d'une mission civilisatrice qu'il débarque au coeur du Raj - l'empire indien. Au contact d'un Orient qu'il apprend à déchiffrer, à pénétrer, Darling découvre l'immensité du sous-continent, le frémissement et les révoltes sourdes d'un peuple en éveil, méprisé par les Britanniques et déchiré par le conflit entre hindous et musulmans. Paysans de Lahore, au coeur du Pendjab, maharadjahs de Delhi, aristocrates britanniques, ou figures insoumises comme Gandhi ou Nehru, Darling côtoie les acteurs d'un empire qui porte en lui les prémisses d'un éclatement. Pendant près de quarante ans, il s'interroge, dans ses lettres, son journal intime, sur le bien-fondé du modèle colonial, explore d'autres voies et nous plonge au coeur d'une histoire qui débouche en 1947 sur la déclaration d'indépendance de l'Inde et la création de l'État islamique du Pakistan.

A propos de l'auteur :

Arundhati Virmani, Indienne, historienne, nous livre ici à travers la correspondance de Malcolm L. Darling, un récit vivant, passionnant de l'histoire de l'Inde, dont les choix politiques ont eu des répercussions - aujourd'hui plus que jamais visibles - sur l'Asie centrale, le Moyen-Orient et le monde entier.

 Avis personnel :

Frais émoulu de Cambridge, Malcolm Darling choisit d'intégrer la haute administration coloniale en tant qu'administrateur. Tour à tour magistrat, puis responsable d'un district dans le Pendjab, précepteur d'un Maharadjah, Malcolm découvre au fur et à mesure de sa carrière la complexité de la société indienne et la richesse de sa civilisation. Il fait également l'expérience du fossé qui sépare les cultures anglaise et indienne et déplore que ses concitoyens ne fassent pas les efforts requis pour essayer de mieux comprendre ce pays dont ils ont pris entre leurs mains les destinées. En lisant ce livre, on ne peut qu'être admiratif devant Malcolm et touché par les efforts incessants qu'il déploie afin d'aller vers l'autre, de chercher à mieux le connaître et s'efforcer dans la mesure de ses moyens d'améliorer son sort. C'est ainsi que nous voyons Malcolm rechercher la compagnie des indiens plutôt que de ses compatriotes, d'aller sur le terrain plutôt de vivre reclus dans la vie confortable et les mondanités de la communauté anglaise de Simla. Son poste de responsable d’un district rural du Pendjab sera le point de départ pour Malcolm d’une véritable passion pour l’agriculture et le monde paysan. Malcolm deviendra le spécialiste de la paysannerie indienne. Il rédigera plusieurs ouvrages sur le sujet et sera sollicité régulièrement par les gouvernements pour des conseils en politique agricole. Toute sa vie, Malcolm essaiera de sensibiliser les politiciens sur les difficultés du monde rural et le sort des paysans. Bien avant l’heure de la Grameen Bank et du système des micro-crédits, Malcolm affirmera que le développement du monde rural ne peut se faire avec des programmes de portées nationales. Ce sont les paysans eux-mêmes qui, à l’échelle locale, doivent identifier leurs problèmes, élaborer des solutions adaptées à leurs besoins et les mettre en œuvre en s’organisant entre eux. En tant que précepteur du jeune Maharadjah de Dewas, Malcolm s’éveillera à la spiritualité hindoue tout en déplorant l’emprise excessive de la masse des traditions qui freinent l’évolution de la société. Malcolm admirera également le raffinement des mœurs et le savoir-vivre des aristocrates indiens à côté desquels nombre de ses compatriotes apparaissent comme de véritables rustres mal dégrossis.
Au fil des années, Malcolm constatera la montée irrépressible du mouvement nationaliste indien dont le succès sera alimenté en grande partie par la série de gaffes monumentales que commet le gouvernement anglais dans sa politique coloniale. Le fossé entre musulmans et hindous ne cessera de se creuser, notamment avec la lutte de la Ligue musulmane pour obtenir la Partition de l’Inde et les massacres qui ensanglanteront le pays durant les années précédant la création du Pakistan.
En 1947, c’est une Inde bien différente de celle du début du siècle que Malcolm a sous les yeux. D’obséquieux et serviles envers les Anglais un demi-siècle plus tôt, Malcolm trouve à présent les Indiens arrogants et méprisants, et cela même envers leurs propres subordonnés indiens qu’ils traitent parfois d’une manière pire que celle que Malcolm ne s’était jamais permis d’agir envers eux.
Jusqu’à la fin de sa vie en 1969, Malcolm passera son temps à écrire sur le monde paysan, à classer sa correspondance et à rédiger son autobiographie.
Malcolm Darling a porté sur l’Inde un regard plein de curiosité, de sympathie et de sensibilité. C’est un regard pareil qu’Arundhati Virmani, dans un style simple et clair, a porté à son tour sur Malcolm dans son livre. Aussi, sa lecture se révèle passionnante. J’aurais juste aimé que l’auteur nous en dise un peu plus sur le destin du Maharadjah de Dewas après que Malcolm l’eut quitté car on s’attache à ce jeune souverain fin et mâture. J’espère qu’Arundhati Virmani aura l’occasion de nous proposer d’autres ouvrages du même acabit. En tout cas, j’attends impatiemment sa prochaine publication.

lundi 13 septembre 2010

Un Muharram oecuménique à Hyderabad

Procession lors de la célébration du Muharram à Hyderabad. Photo prise en 1880


Le Muharram est l'une des fêtes religieuses chiites parmi les plus importantes. Elle commémore le massacre de Hussain, le petit-fils du Prophète, et de ses compagnons à Karbala en 680 devant les troupes du calife omeyyade Yazid.
On a toujours tendance à voir les relations entre musulmans et hindous en Inde comme conflictuelles voire haineuses. L'extrait ci-dessous montre que des périodes de tolérance ont existé entre les deux communautés. Il n'était pas rare de voir, lors des festivités religieuses, hindous et musulmans saisis d'une même joie oecuménique et prendre part ensemble aux commémorations d'une fête religieuse appartenant à la communauté de l'autre. L'empereur moghol Akbar avait décrété que même les hindous faisaient partie des Gens du Livre (Ahl al-Kitab), comme les chrétiens et les juifs, puisqu'ils possédaient les Védas et la Bhagavad Gita, et que par conséquent ils méritaient le respect et la protection des musulmans. Ce n'est véritablement qu'à partir du début du XXe siècle que hindous et musulmans ont commencé à s'éloigner les uns des autres ; éloignement favorisé par les Anglais qui surent habilement mettre en pratique le fameux principe consistant à diviser pour régner. Les événements douloureux liés à la partition de l'Inde qui provoquèrent de terribles massacres n'ont fait que davantage creuser le fossé entre les deux communautés.
On a toujours tendance à mettre en avant les guerres de religions. Il convient également d'évoquer et de se souvenir de ces périodes où la paix, le respect de l'autre et la tolérance ont régné entre les différentes communautés. C'est ce que nous montre l'extrait ci-dessous tiré du journal d'un témoin oculaire de la célébration du Muharram à Hyderabad au début du XIXe siècle :

"Musulmans et hindous prennent part ensemble à ces célébrations, et le dixième jour, celui du martyre, tous les étendards, tous les taziahs [spectacles] et toutes les statues de chevaux ailés en bois [représentations de Buraq, le cheval ailé sur lequel le Prophète fut emporté au Ciel lors de son Ascension nocturne] descendent la rue Hussaini Alam jusqu’à la rivière Musi, accompagné par des éléphants, des fanfares, des troupes de cipayes en uniforme arabe et européen […]. Hindous et musulmans suivent par milliers, tête et pieds nus, se martelant le torse en criant : « Husain ! Husain ! » Les hindous en particulier participent avec le plus grand sérieux, nouant de leurs mains des guirlandes de fleurs aux étendards […]. Riches ou pauvres, toutes les personnes valides franchissent la vénérable porte du Pont. Les mendiants en deux processions derrière leurs chefs rivaux, les derviches, les aliénés déguisés en pirates, en lions, etc., tous se dirigent vers la rivière en louant Ali et y passent la nuit. Ils sont au moins cinquante mille, sans compter les éléphants, certains porteurs de parfums pour en asperger la foule, et le innombrables chevaux, et toutes les tentes que ceux qui le peuvent dressent sur la berge. Il n’est aucun spectacle plus merveilleux à Hyderabad !"

Extrait tiré de Le Moghol Blanc, William Dalrymple, éditions Noir sur Blanc, pp. 326-7

Bulbul Sharma : "La colère des aubergines"

La colère des aubergines, Bulbul Sharma, Editions Picquier.


4e de couverture :

Qui meurt dîne, La Colère des aubergines, Folie de champignons, Festin pour un homme mort... : quelques titres de ces récits donnent un avant-goût de leur saveur. Les histoires racontées, pleines d'odeurs de cuisine, puissamment évocatrices des rapports et des conflits entre les membres d'une maisonnée indienne, soulignent bien sûr le rôle déterminant qu'y jouent la nourriture et celles qui la préparent. Des femmes croquées sur le vif y livrent des instants de bonheur, des secrets de famille, d'amour, d'enfance qui ont parfois la violence du désir ou l'amertume de la jalousie. Mais les véritables héroïnes sont ces recettes qu'il s'agisse de confectionner un pickle de mangue, un gâteau de carottes ou un curry d'aubergines au yaourt, le lecteur goûtera, du palais et de la langue, l'alchimie des aromates indiens.

Avis personnel :

La colère des aubergines est un recueil de nouvelles qui nous plonge au cœur d'une Inde des classes moyennes. Chacune de ces nouvelles gravite autour d'un thème culinaire et se termine par une recette de cuisine en lien avec l'histoire contée. Les nouvelles sont émouvantes, tendres et drôles. L'auteur croque avec beaucoup d'acuité la psychologie et la personnalité des indiens de cette classe moyenne et n'épargne aucun de ses travers. Ainsi, Bulbul Sharma nous montre bien cette démarche très pragmatique et calculatrice des parents lorsqu'il s'agit de trouver le meilleur parti pour leurs enfants. On évalue avec soin le niveau social, le cursus universitaire, la situation financière du parti convoité. On détaille ses attraits physiques et on ne manque pas de lancer des traits féroces envers le plus petit de ses défauts physiques.
On relèvera dans le livre qu'en dépit de l'interdiction religieuse formelle pour les hindous de manger de la viande, ceux-ci ne se privent pas pour autant pour confectionner les mets les plus exquis à base de viande. Ce livre bouscule nombre de nos clichés sur une Inde que l'on perçoit parfois essentiellement sous l'angle de la misère, du système des castes, d'hindous strictement végétariens.... Bulbul Sharma nous montre une société indienne complexe, plurielle, partagée entre la modernité et le poids des traditions, où les différentes cultures se croisent et dont la cuisine par sa variété et ses mélanges de goûts nous offre une illustration particulièrement pertinente de la richesse de cette société indienne.
On lit La colère des aubergines en imaginant les odeurs et les saveurs. Le livre nous donne envie de se lancer dans la préparation des recettes indiquées ou tout du moins de se précipiter dans un restaurant indien pour déguster les plats évoqués par l'auteur. La colère des aubergines est à savourer sans modération.

jeudi 9 septembre 2010

Alain Désoulières : "Reflets du ghazal. Anthologie de la poésie ourdoue"



4e de couverture

Le nord du sous-continent indien est riche de langues, et l'ourdou est parmi les, plus importantes. Il est parlé aussi bien en Inde qu'au Pakistan. Dans ce dernier pays, il a le statut de langue nationale ; il est particulièrement utilisé (en même temps que l'arabe) dans les medersa, ces écoles coraniques d'où sont sortis notamment les taliban afghans. Il nous a paru nécessaire de montrer un tout autre aspect de l'ourdou : son riche côté poétique, et spécialement sa poésie lyrique, celle du ghazal. Nous sommes, en Occident, dans l'ignorance généralisée des richesses poétiques de cette région ; si la poésie classique persane est relativement familière à certains, il est probable que la langue ourdoue est, pour la grande majorité, terra incognita.

Avis personnel :

Il n'existe quasiment pas de livres en français sur la poésie ourdoue. Ce livre nous ouvre donc une fenêtre précieuse sur elle ainsi que sur le genre littéraire du ghazal, genre dans lequel cette poésie donna toute la mesure de sa puissance lyrique.
Le livre nous présente des poèmes des principaux poètes de langue ourdoue. Chaque poète est introduit par une courte notice biographique suivie par un ou plusieurs poèmes qu'Alain Dessoulières nous commente brièvement nous offrant ainsi une meilleure compréhension du contenu. Dans l''introduction, Alain Dessoulières nous explique le contexte historique qui a conduit à l'emergence et à l'épanouissement de la langue ourdoue et nous éclaire sur les caractéristiques principales du ghazal.
On ne peut que saluer le travail important accompli par Alain Dessoulières qui nous offre pour la première fois en français une vue d'ensemble, même réduite, de la poésie ourdoue et nous introduit au genre littéraire du ghazal. Espérons que ce petit recueil sera suivi par d'autres plus importants et qu'un jour nous aurons un ouvrage digne de ce nom sur la vie et l'oeuvre du plus illustre des représentants du ghazal, à savoir Mirza Assadullah Khan dit Ghalib.

Ghalib, l'oudou et le ghazal

Mausolée de Ghalib à Delhi. Ghalib fut un poète bon vivant et libre-penseur. Il était à Delhi lors de la révolte des Cipayes en 1857 et tint un journal qui nous décrit les horreurs de la répression sanglante menée par les Anglais pour reprendre la capitale moghole. Lors de cette répression, Ghalib fut emmené devant un officier anglais qui lui demanda s'il était musulman. Ghalib répondit
- "A moitié seulement".
- "Qu'entends-tu par là ?" demanda l'officier amusé et intrigué.
- "Je bois du vin mais je ne mange pas de porc", lui répondit le poète.
Ghalib eut la vie sauve sur présentation d'une lettre envoyée par la Reine d'Angleterre en remerciement à un poème qu'il lui avait adressé.


Ghalib (1797-1869) est considéré comme l'un des plus grands poètes de langue ourdoue. L'ourdou est né à partir du XVIIe siècle de la rencontre des langues de l'Inde du nord, notamment le hindi, avec le persan et l'arabe. Celui qui comprend le hindi, comprend également l'ourdou et vice versa. Alors que le hindi comporte un nombre important de mots d'origine sanskrite, l'ourdou se caractérise par la quantité de mots d'origine persane et arabe dans son vocabulaire. Aussi, l'ourdou est associé à la culture musulmane en Inde. Rappelons que l'ourdou est la langue nationale du Pakistan. De plus, il s'écrit avec l'alphabet arabe et dans un style calligraphique appelé le nastaliq qui est apparu en Iran au XVe siècle.
Le ghazal est le genre poétique le plus connu de l'ourdou. Le mot ghazal vient de la racine arabe gh-za-la qui signifie "courtiser une femme". En schématisant, on peut ramener le ghazal a trois caractéristiques principales :
- c'est un poème lyrique court (entre cinq et vingt-cinq vers maximum)
- c'est un poème rimé et rythmé dont la longueur des vers est définie en pieds (un pied peut être composé d'une voyelle brêve et trois longues)
- chaque vers peut être déclamé d'une manière indépendante, même sorti de son contexte, car il possède un sens entier à lui tout seul.

Poème de Ghalib :

"L'espoir, nous n'en avons plus, de visages, nous n'en voyons plus,
le jour de notre mort est décidé, pourquoi, la nuit durant, le sommeil ne vient plus ?

Avant, notre coeur se prenait à rire, et voilà qu'il ne sourit jamais plus,
je connais le fruit de la dévotion et de l'ascèse, mais mon humeur ne m'y porte plus.

Il y a bien quelque chose que je tais, sinon pourquoi est-ce que je n'en parle plus ?
Pourquoi ne crierai-je pas qu'on se souvienne, mais si ma voix ne porte plus ?

La cicatrice de mon coeur ne se voit pas, mai le parfum du bonheur ne vient plus,
nous sommes là où les nouvelles de nous-mêmes ne nous parviennent même plus.

Nous mourons du désir de mourir, la mort vient et voilà qu'elle ne vient plus.

Quel visage montreras-tu à la Kaaba, Ghalib,
avec cette honte que tu ne ressens plus ?"

Poème de Ghalib tiré de Reflets du Ghazal, poèmes traduits par Alain Désoulières, Buchet Chastel, p. 25


Ghazal de Ghalib. Comme on le voit l'ourdou s'écrit avec l'alphabet arabe augmenté de quelques lettres propres à l'ourdou et s'écrit avec le style calligraphique du nastaliq

mercredi 8 septembre 2010

William Dalrymple : "Le moghol blanc"

William Dalrymple, Le Moghol Blanc, aux éditions Noir sur Blanc

4e de couverture :

James Achilles Kirkpatrick débarque sur la côte orientale de l'Inde en 1779, habité par une dévorante ambition d'officier dans l'armée de Madras de la Compagnie anglaise des Indes orientales ; il est fort désireux de se faire un grand nom dans la conquête et l'assujettissement du sous-continent indien. Mais, ironie de l'Histoire, le destin en décide autrement, et c'est lui qui est conquis, non par une armée, mais par une princesse indienne et musulmane. En effet, Kirkpatrick vient d'être nommé, à l'âge de 34 ans, pendant l'insupportable été caniculaire de 1797, Lord Résident britannique de la Compagnie anglaise des Indes orientales à la cour du nizam d'Hyderabad, où il aperçoit Khair un-Nissa, "La Plus Admirable d'Entre Toutes", une sublime beauté âgée de seulement 14 ans, petite-nièce du premier ministre du nizam et descendante du Prophète. Tombé fou amoureux de Khair, au point d'en oublier toute ambition, il relève de nombreux défis afin de l'épouser. Khair, déjà fiancée à un noble d'Hyderabad, vit enfermée derrière le purdah, ce lourd rideau qui soustrait les femmes résidant dans le zenana, le harem, au regard des hommes. Kirkpatrick se convertit à l'islam et épouse enfin la bégum Khair un-Nissa en 1800. Selon certaines sources indiennes, il devint même agent double au service d'Hyderabad contre les intérêts de la couronne. Il n'existe personne d'autre que William Dalrymple pour transformer l'histoire vraie d'un grand amour entre un diplomate anglais et une princesse indienne en une envoûtante et brûlante saga mêlant passion, séduction et trahison sur fond d'intrigues de harem et d'espionnage. Le Moghol Blanc déroule, en une grandiose fresque épicée, l'histoire colorée et souvent turbulente de l'Inde au XVIIIe siècle.

Avis personnel :

Avec Le Moghol Blanc, nous sommes transportés dans l’Inde moghole de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle. Les britanniques commencent à étendre doucement mais sûrement leur domination sur le pays. L’hégémonie moghole réalisée par Aurengzeb quelques décennies plus tôt est entamée par l’émergence de sultanats locaux qui se constituent des fiefs aussi immenses que la France. Ces sultanats sont à l’apogée de leurs puissances militaire et financière. Leurs cours brillent par l’élégance et l’extrême raffinement de leur vie culturelle, artistique et intellectuelle. La langue ourdoue, en plein essor, devient le moyen d’expression privilégiée des poètes qui composent des ghazals et se livrent à des joutes poétiques lors des soirées de mushaïras organisées dans les havélis (villas luxueuses) et les palais. On s’arrache à prix d’or les poètes et les courtisanes rivalisent entre elles de trésors d’ingéniosité pour distraire et émerveiller par leurs talents artistiques ou leurs charmes l'assistance des notables.
Parmi les européens qui s’aventurent et s’établissent dans ces sultanats, nombreux sont ceux qui, tombés sous le charme de cette vie de cour fastueuse et raffinée, adoptent le mode de vie des moghols. On les appelle les moghols blancs. Ils s’habillent selon la mode vestimentaire moghole, épousent des bibis indiennes, se constituent des harems et parfois se convertissent même à l’islam.
Le livre nous dépeint une époque où l’Islam fascinait les occidentaux, il était copié et envié, admiré et respecté. Avec l’emprise croissante de la puissance britannique sur l’Inde et le rapport des forces s’inversant au fil du temps, les Anglais adoptèreront une attitude de plus en plus distante, méprisante et arrogante envers leurs sujets indiens. Cette attitude conduira à la révolte des Cipayes en 1857, la plus grande mutinerie que l’Angleterre ait jamais eue à faire face. Cette guerre sera la première d'une longue série dans la lutte pour l'indépendance. Pour avoir un récit détaillé de cette révolte des Cipayes, il faut lire cet autre admirable livre de William Dalrymple, Le dernier moghol, qui retrace les événements de la mutinerie à Delhi et la terrible répression qui s’en suivit et qui mit fin à la prestigieuse dynastie moghole avec la destitution du dernier de ses souverains, l'affable Bahadur Shah Zafar.
Tout au long des quelques 550 pages du Moghol Blanc, William Dalrymple parvient à nous tenir en haleine en distillant avec brio les multiples rebondissements de cette belle histoire d'amour entre le major de l'armée britannique James Kirkpatrick et la belle Khair-un-Nissa, fille d'un notable musulman. Le livre est un monument d’érudition, pourtant à aucun moment il ne tombe dans l’académisme grâce au talent de vulgarisateur de l’auteur. Le Moghol Blanc comblera tous les dilettantes car l’auteur fait de nombreuses digressions par rapport à l'histoire pour évoquer longuement le passé de tel ou tel personnage secondaire, ou l’évolution urbaine d’une ville ou encore les us et coutumes des moghols. Pour reconstituer l’histoire des deux amants, William Dalrymple s’est essentiellement appuyé sur une abondante relation épistolaire laissée par les différents acteurs de l'histoire. .
Le Moghol Blanc enchantera tous les amoureux de l'Inde et de la période moghole. Ils découvriront une époque où l'Islam était synonyme de culture, de raffinement, d'art de vivre, de poésie, d'élégance et de beauté.

jeudi 5 août 2010

Ghalib : un poète libre-penseur

Mizra Assadullah Khan alias Ghalib
Aquarelle de Kailash Raj

Mirza Assadullah Khan (né en 1797 et mort à Delhi en 1869), de son nom de plume Ghalib, est considéré comme l'un des plus grands poètes de langue ourdoue. Sa vie nous est particulièrement bien connue par l'importance de ses écrits épistoliers. Bien qu'il écrivit également en persan, le nom de Ghalib est associé à la langue ourdoue qu'il mania avec une maîtrise rare dans la composition de ses ghazals (forme poétique caractérisée par des couplets rimés et rythmés). Ghalib vécut sous le règne du dernier souverain moghol Bahadur Shah (m. 1862) qui fut également poète et encouragea les arts et les belles lettres à Delhi.
Voici ci-dessous des extraits qui nous révèlent la personnalité puissante de ce poète qui passait pour un libre penseur, un provocateur et un amateur des plaisirs de la vie.

"Lorsqu'un jour quelqu'un loua la poésie du pieux pieux Sheikh Sahbai en sa présence, Ghalib se récria :

"Comment Sahbai pourrait-il être poète ? Jamais il n'a bu une goutte de vin ni joué aux cartes ; jamais il n'a reçu les coups de babouche d'une maîtresse ni vu une geôle de l'intérieur."

Dans sa correspondance il joue souvent de sa réputation de séducteur. A un proche ami dont la maîtresse venait de mourir et qui lui avait écrit en pleine détresse, Ghalib répondit :

"Mirza Sahib, je n'aime pas ta façon de te complaire dans le chagrin. Au temps de ma jeunesse dissolue, un homme d'une parfaite sagesse m'a tenu ces propos : "Je désapprouve l'abstinence ; je ne proscris pas la débauche. Mange, bois et sois heureux. Rappelle-toi, cependant, que la mouche avisée se pose sur le sucre, mais pas sur le miel." Eh bien, j'ai toujours suivi ce conseil. Tu ne pourras faire ton deuil qu'en reprenant goût à la vie. [...] Lorsque je pense au paradis et que je m'imagine, si toutefois on me pardonne mes péchés, installé dans un palais avec une houri, vivant pour l'éternité en compagnie de cette excellente femme, le désarroi et la crainte me gagnent. [...] Quel ennui de la savoir là - quel insupportable fardeau pour un homme ! Toujours le même palais d'émeraude ; toujours l'ombre du même arbre fruitier. Et - Dieu la protège - toujours la même houri à mon bras. Ressaisis-toi, mon frère, et prends une autre compagne.
 A chaque printemps, change de femme
Car l'almanach de l'année écoulée est inutilisable."
William Dalrymple, Le dernier moghol, Les Editions Noir sur Blanc, pp. 68-89

jeudi 22 juillet 2010

William Dalrymple : "Le dernier Moghol"


4e de couverture :

"Rangoon. Novembre 1862. Par une après-midi humide et brumeuse, peu après la fin de la mousson, un cadavre enveloppé dans un linceul est porté par un petit détachement de soldats britanniques jusqu'à une sépulture anonyme au pied d'une prison fortifiée. "Plus aucun vestige ne permettra de distinguer où repose le dernier des Grands Moghols", murmura avec un soupir de soulagement le haut-commissaire anglais en poste à cette époque. Né en 1775, Bahadur Shah II, également connu sous son nom de plume, Zafar, a été le dernier empereur moghol, descendant direct de Genghis Khan. Mais de royal, Zafar n'avait plus que son sang et son nom. Dépossédé de ses droits et de ses pouvoirs par la Compagnie anglaise des Indes orientales, il n'en était pas moins un poète raffiné, un remarquable calligraphe, et l'artisan d'une des lumineuses renaissances de l'histoire de l'Inde. En 1857, Delhi, sa capitale prospère, est le théâtre sanglant de la plus violente des insurrections que l'Empire britannique eut à affronter. Près de deux cent mille soldats indiens se soulevèrent avec fureur ; ce fut la révolte des Cipayes, bénie par Zafar, réprimée par les Anglais, qui réduisit à l'état de ruines et de cendres la plus belle ville de l'Hindoustan et le berceau de la magnificence moghole. Le Dernier Moghol est le portrait poignant de Delhi la Fabuleuse, personnifiée par Zafar, et de leur destin tragique à tous deux lors de la terrible destruction de la ville dans cette catastrophe de 1857. Après Le Moghol Blanc (Noir sur Blanc, 2005), et à la lumière d'un riche trésor d'archives en ourdou et en persan jamais exhumées avant lui, William Dalrymple raconte avec la même ferveur, la même truculence et le même sens du détail la fin de la dynastie des Moghols - formidable synthèse de tolérance religieuse entre l'Inde et l'Islam - qui prend une dimension étrangement contemporaine."

William Dalrymple, Le dernier moghol, Les éditions noir sur blanc

Mon avis :

Le dernier Moghol est un livre passionnant qui se lit comme un roman en dépit de son contenu historique extrêmement fouillé (les références aux sources couvrent une centaine de pages à la fin du livre). William Dalrymple parvient tout au long du livre à tenir notre intérêt en haleine et à nous émouvoir profondément en nous citant de nombreux extraits d'échanges épistolaires qui nous font pénétrer dans l'intimité des protagonistes et en nous relatant de nombreuses anecdotes qui nous font ressentir avec une acuité particulière l'ampleur du drame vécu par tous ces personnages happés par le tourbillon des événements.
Le livre est centré autour de la personne de Bahadur Shah et des événements qui se déroulèrent à Delhi. On peut simplement regretter que l'on n'ait pas un panorama plus large de la révolte des Cipayes avec une narration, même brève, de la mutinerie dans d'autres parties et villes de l'Inde.
Quelle tristesse de constater que Delhi, l'une des plus belles villes du monde, comportant des palais fabuleux, tel celui du Fort Rouge, et des monuments splendides (mosquées, caravansérails, demeures de notables...) fut en grande partie détruite après la reconquête de la ville par les Anglais. Signalons également que bien que les hindous furent majoritaires parmi les mutins, ce fut essentiellement les musulmans et les monuments islamiques qui firent les frais de la vengeance des Britanniques. Il faut avouer que William Dalrymple n'explique pas véritablement les raisons à cela. On peut supposer que c'est parce la dynastie des Moghols était musulmane et que de nombreux mudhahidins vinrent rejoindre les mutins.
Enfin, disons un mot sur l'islam pratiqué par les souverains moghols. C'était un islam d'un syncrétisme remarquable, ouvert sur les différences et profondément tolérant. Ainsi, les Moghols ne buvaient que de l'eau provenant du Gange, rendaient visites aux ascètes hindous, se recueillaient sur les tombes des saints hindous, épousaient des hindoues... William Dalrymple montre que musulmans et hindous reconnaissaient unanimement l'autorité du souverain Moghol, en dépit de ce que la droite nationaliste hindoue cherche à faire croire au peuple aujoud'hui, à savoir que la dynastie moghole était étrangère à l'Inde et constituait une domination des musulmans sur les hindous. Il est triste de constater que même les extrémistes musulmans se joignent, pour d'autres raisons, aux fanatiques hindous pour condamner les Moghols. Pour les fondamentalistes musulmans, la pratique syncrétique des Moghols est perçue comme une hérésie et un dévoiement par rapport à une conception d'un islam pur et authentique dont ils estiment prétentieusement être les détenteurs.
L'islam syncrétique des Moghols était, par delà un choix reposant sur le bon sens politique, basé sur une conception religieuse tirée du soufisme prônant avant toute chose la tolérance, la paix, l'amour et l'harmonie entre les hommes.
Le dernier Moghol est conseillé à les curieux et les passionnés de la civilisation indo-musulmane ainsi qu'à tous les amateurs d'un islam tolérant et ouvert sur l'autre et les arts.