Sindbad PUZZLE

Retrouvez des chefs-d'oeuvre de la miniature persane et indienne en PUZZLES sur le site : http://www.sindbad-puzzle.com/

mercredi 8 juin 2011

Guillaume Apollinaire : Ispahan

Maïdan-e Shah ou Place Royale à Ispahan, Eugène-Napoléon Flandin

ISPAHAN

Pour tes roses
J'aurais fait
Un voyage plus long encore

Ton soleil n'est pas celui
Qui luit
Partout ailleurs
Et tes musiques qui s'accordent avec l'aube
Sont désormais pour moi
La mesure de l'art
D'après leur souvenir
Je jugerai
Mes vers les arts
Plastiques et toi-même
Visage adoré

Ispahan aux musiques du matin
Réveille l'odeur des roses de ses jardins

J'ai parfumé mon âme
A la rose
Pour ma vie entière

Ispahan grise et aux faïences bleues
Comme si l'on t'avait
Faite avec
Des morceaux de ciel et de terre
En laissant au milieu
Un grand trou de lumière
Cette
Place carrée Meïdan
Schah trop
Grande pour le trop petit nombre
De petits ânes trottinant
Et qui savent si joliment
Braire en regardant
La barbe rougie au henné
Du Soleil qui ressemble
A ces jeunes marchands barbus
Abrités sous leur ombrelle blanche

Je suis ici le frère des peupliers

Reconnaissez beaux peupliers aux fils d'Europe
Ô mes frères tremblants qui priez en Asie

Un passant arqué comme une corne d'antilope
Phonographe
Patarafes
La petite échoppe

Guillaume Apollinaire

lundi 9 mai 2011

Rabi'a al-Adawiyya

'Ishq, l'Amour Passion

Rabi'a al-Adawiyya, issue des Al-Atik, une tribu des Kaïs, serait née en l'an 95 de l'Hégire (713 après J.-C).
Quatrième fille (d'où son nom de Rabi'a : quatrième) d'une famille très pauvre, s'il faut en croire Attar, elle se serait très tôt retrouvée orpheline.
Vendue comme esclave, elle fut remise en liberté, rapporte la tradition, par son maître qui la découvrit un jour absorbée dans la prière et enveloppée de lumière.
D'autres sources affirment qu'elle aurait été joueuse de flûte et prostituée.
Au sortir de cette période trouble de sa vie, Rabi'a se serait retirée dans le désert, puis à Basra (dans l'actuel Irak).
Là, un petit cercle de disciples commence à se former autour d'elle, recueillant ses enseignements et ses conseils. Il faut citer parmi eux Malik b. Dinar, Rabah al-Kaïs, Sufyan al-Thawri et Shakik al-Balkhi.
Peu à peu, la renommée de Rabi'a s'étend et les plus grands savants et politiques de son temps s'honorent de lui rendre visite dans sa misérable habitation.
Sa vie d'extrême ascétisme et de réclusion attire le respect de tous. Son enseignement suscite d'étonnement et l'admiration. L'amour mystique et la communion avec la Divinité en constituent les thèmes centraux. Pour qui aime d'un tel amour, la recherche du Paradis, la crainte de l'Enfer, la vénération du Prophète perdent toute signification.
Bien avant Hallaj et les grand soufis, Rabi'a est ainsi l'une des premières à dépasser la démarche ascétique traditionnelle pour appeler à l'union parfaite avec Dieu et la célébrer dans des poèmes d'une brûlante ferveur.
En cela son influence fut déterminante et une femme, Rabi'a, peut être tenue pour l'un des maîtres fondateurs de la mystique musulmane.
Rabi'a mourut à Basra, âgée de près de quatre-vingt dix ans, en l'an 185 de l'Hégire (801 après J.-C).
Une tradition, plus vraisemblablement relative il est vrai à Rabi'a al-Shamiyya, rapporte que Rabi'a aurait été enterrée à Jérusalem, sur le Mont des Oliviers, et que sa tombe devint un lieu de pèlerinage.

Source : Chants de la recluse, Traduit de l'arabe par Mohammed Oudaimah et Gérard Pfister

vendredi 6 mai 2011

Hâfez de Chiraz : Ce que Hâfez a dit de lui

 
Coupe, Iran, XIe siècle, Trésor de St-Marc, Venise

"Hâfez n'est pas dans l'arène des gens de pouvoir, il appartient à l'assemblée des amants. Pourtant on le voit souhaiter parfois être à la fête de la cour. Il est homme du paradis, mais il aime Chiraz, ses beautés, ses jeunes beautés. Il a une haute ambition, mais la gloire et l'argent ne l'intéressent nullement. Homme au regard élevé, il se reconnaît dans la figure du faucon royal et sait que son vrai séjour n'est pas ici-bas. Il a quitté le couvent auquel il a appartenu, car "on n'entrave pas les pieds des hommes libres". Il est soufi d'un outre-monde. Pourtant aussi, il est imparfait, puisqu'il cache en sa manche une idole. Il consent à n'être que ce que le destin lui a destiné. Il avance au désert dans la Quête. Car il a été séduit à jamais par l'Aimé, et cette séduction a anéanti en lui quarante années de savoir et de vertu. La parole ? C'est l'amour qui le lui a apprise. De sorte que sa poésie mérite de l'or. Elle est d'une grande finesse. Parole de gnose, elle est aussi un talisman contre le mauvais oeil. Le grand Nézâmi ne l'égale pas plus en parole qu'en pensée. A plus forte raison les autres poètes. Il a une belle voix, ses mots sont doux. Sa poésie déclamée est accompagnée de musique, Vénus elle-même ne fait pas aussi bien. C'est une parole connue du monde entier. Mais seuls les amants parlent en bien de lui. Sa parole restera un mémorial de vie. Il bouleverse ses auditeurs et il ne faut pas attendre de lui quiétude et sommeil, il n'accorde nul répit. Assurément, il fait partie des croyants, il est musulman, mieux même : il a en son coeur un Coran. De tête, il peut le réciter dans ses quatorze recensions. Mais c'est l'amour qui lui vient en aide. Il prie la nuit, il récite le Coran, entend les leçons qu'on en tire. Ce Coran qu'il vit ne lui a pas donné une vie heureuse et facile. De sorte que, parmi les soufis à l'hypocrisie notoire, il a une réputation d'infamie. Que dis-je ! Sa corruption est sans remède. Eh bien oui, plutôt que de refuser hypocritement le vin qu'on lui présente, il préfère dire franchement qu'il l'accepte ! Il aime même sa réputation d'hypocrite. Pour certains, il est récitant du Coran, pour d'autres il est videur de coupes, en fait, "je suis ce que tu vois". Il ironise sur son apparente turpitude, oui, il boit. Sans vin et sans luth, Hâfez n'existerait pas. Reste à savoir de quoi il s'agit. Le soufi est un videur de coupe, et Hâfez se garde du flacon, si vous voulez tout savoir. Finalement, sa vie est un mystère, même à ses propres yeux. A qui se confier ? Son unique confident est le vent. Quant à lui, il est le gardien de son propre mystère. Et si être musulman, c'est l'être comme Hâfez, alors attendez-vous à bien des surprises au Jour du Jugement ! Pour l'heure, quand vous passerez près de sa tombe, sachez qu'elle vous sanctifiera. Car il a quitté ce monde en gardant l'espoir de rencontrer la face de son Aimé. Vous pourrez dire aussi : "Je n'ai rien vu de plus beau que ton poème, Hâfez, j'en jure par le Coran que ta as en ton coeur !"
Voici donc le Hâfez que les princes buveurs et batailleurs, mais amis des lettres, ont eu devant eux, ont aimé et protégé.

Charles-Henri de Fouchécour, in Le Divân, Hâfez de Chiraz, Verdier poche

jeudi 5 mai 2011

Hâfez de Chiraz : Le Divân


4e de couverture :

Hâfez est le poète majeur de la poésie lyrique persane. Il vécut au quatorzième siècle à Chiraz. Les mots de ses poèmes sont ceux des spirituels de son temps, aussi ceux des fêtes à la cour, ceux des soldats ou de la chasse, du commerce, du jardin ou de la rue. Mais ses poèmes sont surtout habités du désir de voir le visage de l’Aimé, désir que ne font qu’aviver toutes les réalités du monde. Et si Hâfez jouit en Iran d’un prestige populaire qui ne s’est jamais démenti, c’est peut-être parce que l’amour a dans son œuvre une place si éminente qu’il semble effacer les frontières entre l’humain et le divin.
La traduction complète du Divân est la première qui paraît en français. Toute l’érudition du traducteur, Charles-Henri de Fouchécour, est mise au service de la beauté de la langue et du souci que chacun puisse faire de cette œuvre une lecture personnelle et approfondie.

Avis personnel :

Magnifique livre qui regroupe tout le Divân (recueil de poésie) de Hafez. Hâfez y chante l’Amour, l’ivresse mystique, la beauté de l’Aimé, sa passion pour l’Aimé, son désir incessant d’être perpétuellement dans la présence de l’Aimé. Aussi les poèmes évoquent avec une finesse et une pénétration psychologique rare la palette des sentiments passionnels éprouvés sous le feu de l’Amour. Les poèmes d’amour se muent en supplications, prières, plaintes, réprimandes, atermoiements adressés par l’amant à l’Aimé.
Chaque poème est commenté avec précision par le traducteur Charles-Henri de Fouchécour. Son introduction nous éclaire sur la place du Divân dans la littérature persane, situe l’œuvre et la vie de Hafez dans le contexte historique de l’époque. Les princes descendants des envahisseurs mongols dominent l’Iran en ce XIVe siècle et gouvernent leurs principautés en administrateurs et en mécènes éclairés, Tamerlan ravage le Moyen-orient, les confréries soufies se développent et le chiisme s’enracine solidement dans la région.
Les compétences déployées par Charles-Henri de Fouchécour pour nous aider à faire comprendre le Divân sont admirables. On reste impressionné par son érudition en lettres persanes, sa connaissance précise du Coran, sa maîtrise du Persan et le travail monumental accompli par lui pour traduire et commenter le Divân.
Le Divân est une œuvre immense. Des générations de lecteurs iraniens se sont tournées et se tournent toujours vers cette œuvre pour y trouver conseils, joie et réconfort dans les moments de peine et de détresse. ou lors des événements particuliers de la vie. Le Divân brûle de l’amour passion de Hâfez pour l’Aimé. Seul l’Amour vaut la peine d’être vécu et les souffrances qu’il inflige, même les plus intolérables, valent infiniment plus que toutes les joies et les plaisirs offerts par le monde sensible.

Amaru : Poèmes érotiques


L’amant soumis

La haine, ô ma belle, a donc pris décidément dans ton cœur la place de l’amour !... Eh bien soit : puisque tu le veux, il faut bien s’y soumettre. Mais rends moi, je te prie, avant notre rupture, toutes les caresses que je t 'ai faites, et tous les baisers que je t’ai donnés

La protégée de l’amour

Où vas tu donc ainsi, fille charmante, au milieu de la nuit ?
- Je vole où m’attend celui qui m’est plus cher que l’existence.
- Quoi ? toute seule, et tu n’éprouves aucune crainte ?
- Eh ! n’ai je pas pour compagnon de voyage l’Amour aux flèches acérées ?

La fidélité à l’épreuve

Pauvre innocente, quoi ! dans l’excès de ta simplicité, consentirais-tu donc à sacrifier ainsi les plus beaux instants de ton existence à un seul amant qui te trahit peut être ?... Allons, ma chère, un peu de hardiesse : quelle folie de se piquer d’une fidélité à toute épreuve ! allons donc, du courage !... « Paix, paix ! » répond à sa perfide conseillère la jeune fille tout effrayée ; prends garde : ce maître de ma vie qui repose là dans mon cœur va t’entendre !...

Le feu de l’amour

Le feu de l’amour qui, jusque dans les guirlandes de fleurs, les pétales du lotus ami de l’onde, dans des vêtements humides, dans les gouttes de rosée que distillent les frais rayons de la lune, dans l’essence du santal, trouve de nouveaux aliments pour activer sa flamme, comment espérer jamais de l’éteindre.

Anthologie érotique d'Amarou, trad. A.L.Apudy, Paris, 1831

lundi 2 mai 2011

Rabia al-Adawiya : "Mon repos, ô frères, est dans ma solitude"

La Beauté (al-Jamal), Fayeq Oweis

"Mon repos, ô frères, est dans ma solitude,
Mon Aimé est toujours en ma présence.
Rien ne peut remplacer l'amour que j'ai pour Lui,
Mon amour est mon supplice parmi les créatures.
Partout où j'ai contemplé sa beauté,
Il a été mon mihrab et ma qibla.
Si je meurs de cet amour ardent et s'Il n'est satisfait,
Oh, cette peine aura été mon malheur en ce monde !
O médecin du cœur, Toi qui es tout mon désir,
Donne-moi une vision qui guérisse mon âme.
O ma joie, ô ma vie pour toujours !
En Toi mon origine, en Toi mon ivresse.
J'ai abandonné entièrement le créé dans l'espoir
Que Tu m'unisses à Toi. Car tel est mon ultime désir."

Rabia al-Adawiya

Chants de la Recluse, Traduit de l'arabe par Mohammed Oudaimah et Gérard Pfister, Arfuyen

dimanche 1 mai 2011

Emily Dickinson et Rabia al-Adawiya les Recluses

The Place at the Window, Julian Alden Weir

En lisant Emily Dickinson (m. 1886), je reste frappé des similitudes que je relève entre elle et son œuvre avec celles d'une autre mystique, musulmane et arabe celle-là, qui vécut au VIIIe siècle (m. 801), Rabia al-Adawiya. A commencer déjà par leur vie de recluses. Les deux d'ailleurs sont désignées, chacune dans leur culture, par le qualificatif de "Recluses". Leur poésie aussi se fait l'écho de convergences étonnantes dont la plus flagrante est certainement leur contenu mystique. Il faudrait un jour qu'un étudiant en littérature comparée mène une étude comparative entre les œuvres des deux mystiques. J'ose ce terme de "mystique" pour Emily Dickinson car pour moi son œuvre est empreinte de spiritualité dans sa quête de l'indicible et d'extase mystique. En la lisant, je ne peux manquer de mettre en parallèle des poèmes de Rûmî ou de Hâfez.
Voici ci-dessous un exemple frappant de similitudes entre Emily Dickinson et Rabia. Les deux poétesses expriment leur désir de se réfugier dans la solitude car vivre au sein de la société est devenu pour elles une véritable souffrance depuis qu'elles ont fait l'expérience mystique d'une rencontre avec le Divin.

Emily Dickinson :

Society for me my misery
Since Gift of Thee
Supplice pour moi que la société
Depuis le Don de Toi
[1]

Un des plus célèbres poèmes de Rabia al-Adawiya commence par ces vers :

Mon repos, ô frères, est dans ma solitude,
Mon Aimé est toujours en ma présence.
Rien ne peut remplacer l'amour que j'ai pour Lui,
Mon amour est mon supplice parmi les créatures.
[2]

[1] Emily Dickinson, Quatrains, traduction de Claire Malroux, Gallimard
[2] Chants de la recluse, Traduit de l'arabe par Mohammed Oudaimah et Gérard Pfister, Arfuyen

mardi 26 avril 2011

Ibn Zaydûn : Biographie

Monument à Cordoue consacré au souvenir des amours d'Ibn Zaydûn avec la princesse Wallâda

Abû Al-Walid Ahmed Ibn Abdallah Ibn Ahmed Ghâlib Ibn Zaydûn est né à Cordoue en 394/1003 d'une famille de souche arabe quoraïshite. Son ascendance arabe ne fait aucun doute puisqu'il est issu de la tribu des Banû Makhzûm. Il perd son père à l'âge de 11 ans en 1014. Son tuteur veillera à ce qu'il bénéficie d'une solide formation. Comme tous les Andalous de bonne naissance, il étudie notamment la théologie et la littérature. A vingt ans il est déjà connu comme poète, il participe aux événements qui aboutissent à la disparition définitive du califat omeyyade. L'historien Ibn Khakân affirme qu'il fut le leader de la faction "espagnole", c'est-à-dire cordouane (zaîm al fitna al qûrûbiyya). La nouvelle dynastie, reconnaissante, lui confie un double vizirat, et il sera désormais appelé dhû al wizâratayn. C'est sans doute de cette époque que date la fréquentation du salon que tenait la belle Wallâda fille d'Al Mûstakfî. Il en tombe amoureux, et leur liaison, d'abord discrète, finira par faire jaser le tout Cordoue et par attiser les rancoeurs des envieux et des intrigants, tel le grand rival d'Ibn Zaydûn, Abû Amr Ibn Abdûs, qui lui ravira le coeur de Wallâda. Bientôt Ibn Zaydûn est accusé de comploter la restauration de la dynastie omeyyade dont le dernier prétendant Hischâm est encore en vie. Et il est emprisonné. Il tentera par des épîtres et des poèmes de rentrer dans les faveurs à la fois de Wallâda et de Abû Hazm Ibn Gahwar, mais ce sera en pure perte. Bénéficiant de complicités à l'intérieur du régime, il s'évade après cinq cents jours passés en prison, et gagne Séville toute proche. A la mort d'Abû Hazm, Ibn Zaydûn rentre à Cordoue et est rétabli dans ses fonctions et ses titres.
Puis, après une courte période de regain de faveur, c'est de nouveau, pour des raisons qui restent inconnues, la chute et l'exil. Ibn Zaydûn gagne définitivement Séville et se met au service de la dynastie des Banû Abbâd. C'est à ce titre qu'il participe activement à la chute de la dynastie gahwarite et conquiert Cordoue qui devient la capitale de la dynastie sévillane. Il meurt à Cordoue en 463:1070 après avoir été dépêché pour apaiser une révolte des habitants de la cité contre la dynastie abbadite.

Source : Ibn Zaydûn, Une sérénité désenchantée, Traduit de l'arabe et présenté par Omar Merzoug, Orphée, La Différence

Ibn Zaydun : Une sérénité désenchantée


4e de couverture :

Ibn Zaydûn (393-1003 de l'Hégire/463-1070 ap. J.-C.). Peu avant la désagrégation de l'empire des Omayyades, l'Andalousie vit son Âge d'or. Les cours (de Grenade, Séville, Cordoue...) font la fortune, entre deux disgrâces, des artistes les plus brillants. Tel est le destin de Ibn Zaydûn, un temps ministre, un temps emprisonné. Infatigable auteur d'épîtres, souvent mordantes, d'élégies et autres pièces d'amour, inspirées par sa passion pour Wallâda, poète elle-même. L'oeuvre, pleine de charme, raffinée et pourtant très populaire, est toujours appréciée, qu'elle soit lue ou chantée. Cette première anthologie en français est traduite et présentée par Omar Merzoug.

Avis personnel :

Une sérénité désenchantée nous propose un choix de poèmes d'Ibn Zaydûn suffisamment varié pour nous permettre d'avoir un aperçu aussi large que possible des différents thèmes abordés par le poète.
Le livre nous plonge au cœur de cette civilisation musulmane, brillante et raffinée, qui s’épanouit en Andalousie au Moyen-âge et atteignit son apogée aux Xe et XIe siècle. Ibn Zaydûn chante non seulement son amour pour la belle princesse omeyyade Wallada mais également les lieux de sa jeunesse envolée et des plaisirs goûtés sur les bords du Guadalquivir, ce fleuve délicieux qui serpente langoureusement à travers sa chère ville de Cordoue.
La savante introduction d’Omar Merzoug nous relate dans ses grandes lignes la vie mouvementée, riche en rebondissements, d’Ibn Zaydûn . Ses talents d’administrateur et d’intrigant lui permirent d’occuper les plus hautes fonctions dans l’administration, comme lui valurent de fréquents séjours dans les geôles de Séville ou de Cordoue. C’est surtout grâce à ses amours pour Wallada et aux magnifiques poèmes passionnés explorant avec une finesse rare les joies et les tourments de l’amour qu'Ibn Zaydûn est passé dans la postérité. Ce recueil nous donne l’occasion de voir d’autres facettes de son œuvre et des thèmes qu'Ibn Zaydûn aborda avec tout autant de bonheur et de talent.

Omar Khayyam : Cent un quatrains


4e de couverture :

Omar Khayyâm ('Umar ibn Ibrahîm al-Khayyâmî) (c. 1047-c. 1122). Mathématicien, astronome (sans doute plus assuré des pouvoirs de la science que de ceux des astrologues, mais les deux termes alors se confondent), sceptique et pragmatique : "O roue des cieux, que de haine à toute ruine acharnée !", tel est Khayyâm. Erudit, ô combien ! il compose dans la forme usitée en poésie populaire, le robâï, un ensemble devenu l'un des livres fondateurs de la poésie persane. Proche de la tradition grecque bachique : plaisir et acceptation de l'éphémère. Toute beauté, toute pensée naît de l'argile-mère et y retourne. "Quel profond sentiment du néant des hommes et des choses", écrit Théophile Gautier. Choix, traduction originale et présentation par Gilbert Lazard.

Avis personnel :

Merveilleux petit livre de poésie dans une belle traduction de Gilbert Lazard publié aux éditions de La Différence dans la très belle collection Orphée dirigée par Claude-Michel Cluny.
Cent un quatrains qui nous permettent de voir le talent poétique d’Omar Khayyam et d’apprécier sa pensée hardie, provocatrice et désenchantée, pleine d’une angoisse métaphysique sur l’existence et le temps qui s’écoule inexorablement vers la mort et le néant. Devant la fuite du temps, la seule manière sage de se conduire est de vivre en consacrant chaque instant qui passe aux plaisirs de la vie, en particulier à ceux procurés par le bon vin et la compagnie du beau sexe.
La brève introduction de Gilbert Lazard nous montre le destin particulier qui fut celui des rubayat (ou robaï) au cours des siècles. De son vivant, Omar Khayyâm fut célèbre exclusivement comme un grand savant, réputé pour ses travaux en mathématiques, en astronomie et ses ouvrages philosophiques. En tant que poète, il fut totalement inconnu : ses quatrains n’ayant pas été publié de son vivant, probablement pense Gilbert Lazard à cause de leur contenu sulfureux et provocateur. Ce n’est que plusieurs décennies après sa mort que les rubayât commencèrent à circuler sous le manteau et eurent un succès inattendu auprès des soufis qui virent en eux un sens symbolique et mystique. Ce succès entraîna la fabrication de nombre de poèmes qui furent attribués à Omar Khayyam. Après une période de célébrité, ces poèmes tombèrent dans l’oubli et ce n’est que grâce aux célèbres traductions en anglais au XIXe siècle par Nicholson et qui rendirent Omar Khayyam célèbre en Occident que le monde arabo-islamique redécouvrit les rubayat. Des spécialistes se penchèrent alors sur eux afin d’établir une étude critique des manuscrits et tenter de démêler les poèmes authentiques de ceux apocryphes attribués à Omar Khayyâm.

lundi 4 avril 2011

Le rubayat : règles et forme



Omar Khayyam a écrit sa poésie sous une forme que l'on appelle "rubayat". Dans son introduction au "Cent un quatrains" d'Omar Khayyam, Gilbert Lazard nous explique les règles structurelles qui régissent le rubayat.

"La métrique de la poésie persane est quantitative, comme celle de la poésie latine classique. Le rubayat est caractérisé par un mètre particulier, qui compte douze ou treize syllabes, avec une césure fréquente après les quatre ou cinq premières. Plutôt qu'un quatrain c'est un double distique, car il se divise ordinairement en deux parties égales. La rime, unique, figure obligatoirement aux deux premiers vers et au dernier, facultativement et rarement au troisième. Le contenu répond le plus souvent à cette structure rythmique. Les deux premiers vers posent un sujet, fréquemment sous la forme d'un petit tableau ; le troisième introduit une nouvelle idée, dont le développement dans le quatrième rejoint le premier motif par une pointe inattendue. Le secret du rubayat est dans l'art de donner au troisième vers la "courbe conceptuelle" qui permettra au quatrième de "revenir" de manière piquante."

Exemple :
"Si tu t'enivres, Khayyam,
          l'ivresse te soit bonheur ! [rime en bâsh]
Si tu étreins une femme,
          cet amour te soit bonheur ! [bâsh]
Toute chose de ce monde
          s'achève dans le néant : [ast]
Dis-toi que tu es néant,
          et vivre te soit bonheur ! [bâsh]
Omar Khayyam, Cent un quatrains, traduction Gilbert Lazard, Orphée La Différence

samedi 2 avril 2011

Omar Khayyâm : Un religieux dit un jour

Femmes dansant, Palais de Hasht Behest, Ispahan, XVIIe siècle
Un religieux dit un jour

Un religieux dit un jour
          à une fille perdue :
Folle, qui te prends toujours
          aux rets du premier venu !
Elle répondit : C'est vrai,
          je suis bien ce que tu dis,
Mais toi, révérend ami,
          es-tu tel que tu parais ?
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Oui, nous sommes bienfaisants

Oui, nous sommes bienfaisants
          plus que toi, mufti austère,
Et plus que toi tempérants
          dans notre ivresse ordinaire :
Toi tu bois le sang des hommes
          et nous celui de la vigne ;
Je te fais juge, examine
          lequel est plus sanguinaire.
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On nous promet dans le ciel

On nous promet dans le ciel
          des houris aux yeux de braise,
Et du vin, du lait, du miel,
          pour notre joie et notre aise.
Pourquoi donc d'aimer le vin
          et l'amour nous fait honte,
Puisque c'est en fin de compte
          ce qu'on nous offre demain ?
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Je bois et les bien-pensants

Je bois et les bien-pensants
          de droite et de gauche clament
Que j'ai grand tort, car le vin
          est l'ennemi de l'islam.
L'ennemi ? Eh bien, tant mieux !
          Boire le sang ennemi
Est sans conteste oeuvre pie :
          je m'en veux gorger, par Dieu !

Omar Khayyâm, Cent un quatrains, Trad. Gilbert Lazard, Orphée La Différence